ENQUÊTE. La Dnif, les spécialistes parisiens des affaires financières sont de retour au fenua. Durant deux semaines, ils vont s'intéresser de près au projet du câble sous-marin Honotua. Notamment aux conditions de la passation du marché entre Alcatel-Lucent et l'OPT.
L’ESSENTIEL
- Émile Vernaudon, Georges Puchon ou encore Jean-Paul Barral pourraient être entendus la semaine prochaine. Le premier était ministre, le second, le conseiller ayant piloté le projet et le dernier le signataire du contrat avec Alcatel
- À Paris, des cadres et des dirigeants de la société Alcatel ont déjà été mis en examen dans cette affaire
- Une information a été ouverte pour “favoritisme” depuis octobre 2008
C'est reparti pour un tour. Le mois dernier, à Paris, des cadres et des dirigeants d'Alcatel ont été mis en examen par le juge d'instruction polynésien, Jean-François Redonnet, accompagné des enquêteurs de la Dnif. Cette fois, les spécialistes parisiens des affaires financières complexes, s'attaquent au fenua. Les limiers sont arrivés à Tahiti .ce matin Et ce pour deux semaines. Voilà qui va faire grincer des dents dans la sphère politique locale. Comme à chacune de leur mission en Polynésie, les auditions, perquisitions, gardes à vue et mises en examen vont sans doute s’enchaîner. Les hommes politiques élus ou encore certains dirigeants ou anciens dirigeants des organismes publics sont dans l'oeil de la justice.
Cette fois, la police financière s'intéressera de près au câble sous-marin. Le fameux projet Honotua. Les investigations au sein de la nébuleuse de la Poste ne sont décidément pas prêtes de s'arrêter. Une information est ouverte pour “favoritisme” depuis octobre 2008. Les limiers de la Dnif vont, la semaine prochaine, s'atteler à décortiquer les conditions de la passation du marché entre la société Alcatel-Lucent et l'OPT.
C'est un rapport de la Chambre territoriale des comptes de septembre 2008, le premier, qui a pointé du doigt les irrégularités dans ce dossier. Il relève notamment, qu'alors que la décision d’acquisition d’un câble n’était pas prise, la rédaction d’un cahier des charges a été décidée, sous l’impulsion du ministre en charge des Télécommunications, Émile Vernaudon. Curieusement, tout cela se fait simultanément au lancement d’un appel d’offres au début de l’année 2006. Mieux encore, pour appuyer le conseiller de la présidence chargé de piloter le dossier, soit Georges Puchon, ce sont d’anciens salariés de la société Alcatel qui ont été choisis, sans aucune mise en concurrence. Et là, la pilule est difficile à avaler pour les sociétés concurrentes, désireuses de répondre à l'appel d'offres. Un appel d’offres, pour le coup “restreint”, avait souligné la CTC.
En février 2006, au final, l'OPT ne recevra qu’une seule offre. Celle bien sûr de la société Alcatel. Les deux autres sociétés en concurrence, NEC corporation et Tyco, n’ont pas souhaité présenter d’offres. Elles ont expliqué que l’assistance à l’OPT, d’anciens salariés d’Alcatel, ne leur laissait que peu de chances d’être choisie. Dans ce contexte, l’Office ne s'est prononcé sur l'offre d'Alcatel qu’en février 2007. Sauf que le projet du câble sous-marin fait jaser. Tant au niveau politique que du côté de la concurrence. Et toutes les irrégularités qui ont entaché la conduite du projet ont donné les meilleurs arguments aux opposants à la mise en place d’un câble sous-marin. De plus, il a été avancé que les études économiques et financières sur l’impact qu’aurait ce projet sur les comptes de l’OPT, n’auraient pas été suffisamment étayées pour se prononcer sans risque. Les mois passent donc et le projet reste en stand-by jusqu'à avril 2007, soit la fin de validité de l'offre soumise par Alcatel. Du moins, jusqu'à ce que Jean-Alain Frébault, alors président du conseil d'administration, sur les conseils du conseiller chargé du câble, et ce en contradiction avec la délibération de son conseil d’administration qui refusait de se prononcer, prenne l’initiative d’affirmer à Alcatel que le projet se poursuivait favorablement.
Par la même occasion, Jean-Alain Frébault a demandé une prolongation de la validité de l’offre de la société jusqu’à octobre 2007. Depuis cette date, la proposition d’Alcatel a, à nouveau, été prorogée jusqu’à la fin de l’année 2007, pour se solder par la signature du contrat le 10 janvier 2008 par Jean-Paul Barral. Sauf que la justice ne voit pas d'un très bonoeil les anomalies apparues lors de la passation du marché.
Aujourd'hui, les juges d'instruction comptent bien mettre les choses à plat et entendre certains protagonistes pour faire la lumière sur ce dossier. De source judiciaire, on explique que d'anciens ministres de l'Office et présidents de conseil d'administration pourraient être entendus. Et là, cela risque de faire du monde à entendre. Du Taui II au Taui III en passant par le gouvernement Tong Sang, jusqu'à aujourd'hui, les têtes ont défilé à la Poste. Émile Vernaudon, Michel Yip, Temauri Foster ou encore Jacqui Drollet ont été ministres. Du côté de la présidence du conseil d'administration, Alphonse Teriierooiterai, Jean-Alain Frébault et Jean- Paul Barral se sont succédé. Georges Puchon, celui qui a piloté le projet du câble sous-marin pourrait également être entendu. Du côté de l'OPT, Jean-Paul Barral, le PCA explique : “Pour nous, il y a eu un appel d'offres. C'est moi-même qui l'ai signé mais tout cela s'est fait bien avant mon arrivée. Je vais expliquer tout cela à la justice.Mais je ne suis pas inquiet. Par ailleurs, nous nous sommes (l'OPT, ndlr) constitués partie civile dans cette affaire depuis la semaine dernière pour avoir des éléments d'information. Mais nous ne nous inquiétons pas. Il faut laisser faire la justice. Il y a des malversations qui ont été dénoncées au sein de l'OPT. C'est donc normal aujourd'hui que les juges fassent leur travail”, a conclu Jean-Paul Barral.
JH
- "...et les autres affaires sur le gril" à lire dans Les Nouvelles de Tahiti de ce jeudi 15 octobre 2009
Honotua en bref
En janvier 2008, l'OPT et la société Alcatel-Lucent ont signé un contrat enclenchant la mise en place d'un réseau de communication à haut débit par câble sous-marin et permettant ainsi de relier la Polynésie française aux autoroutes de l'information. Ce réseau sous-marin, baptisé Honotua (“le lien vers le large”, “la dorsale” ou encore “back bone” en anglais), est censé consolider la connectivité de la Polynésie française à l'international. Vers novembre 2011 normalement, le câble permettra d'accroître la vitesse d’échange de données numériques et informatiques, passant ainsi des 500 Mbit/s aujourd’hui disponibles à 640 Gbit/s. Honotua, c’est en fait deux câbles. Le premier, vers Hawaii procurera la connexion à l’internationale vers le reste du monde, puis le deuxième desservira Tahiti, Moorea, Raiatea, Huahine et Bora Bora. Le Pays a financé le projet à hauteur de 1,5 milliard de Fcfp sur un investissement total de 10 milliards.