ETATS GENERAUX. Pour un développement entraîné par les productions locales, les participants de l'atelier 3 préconisent la mise en place de certifications et de normes pour les produits agricoles et que la marque “Tahiti” soit mise en avant et protégée. L'amélioration de la productivité et de la qualité des produits passe nécessairement, pour l'animateur de l'atelier Christophe Serra Mallol, par la mise à disposition de terres domaniales et leur aménagement.
L’ESSENTIEL
- Christophe Serra Mallol insiste sur la nécessité de former des professionnels au niveau technique mais aussi marketing
- Pour réduire la dépendance énergétique, l'atelier 3 mise sur un “bouquet énergétique”, qui privilégie les énergies tirées de l'océan
- Pour inciter à la création d'entreprises, l'atelier 3 recommande de réviser la fiscalité pour aider les jeunes sociétés
Comment est-il possible de réduire la dépendance alimentaire de la Polynésie ?
Christophe Serra Mallol : “Cet objectif de l'autosuffisance, tel qu'il a d'ailleurs été énoncé par le président de la Polynésie française, est un enjeu à long terme. C'est à un horizon. Il est impossible d'envisager qu'il puisse être atteignable d'ici 10 ans. Nous avons d'ailleurs remplacé le mot ‘autosuffisance alimentaire’ par l'expression ‘souveraineté alimentaire’, en disant qu'il est possible à court terme de tenter de maîtriser ses modes de consommation alimentaire et donc d'orienter les importations et les modes de production vers tel ou tel type de produit. Il y a une notion de maîtrise dans la souveraineté alimentaire qui me semble importante. Il y a beaucoup de solutions qui apparaissent à différents stades. Déjà, au niveau de la production, il faut mettre plus de terres domaniales à la disposition des agriculteurs et les aménager. Même chose pour ce qui est de l’aquaculture. La deuxième chose, ce serait l'amélioration de la qualité des produits et de la productivité. On se rend compte que la productivité varie de un à 20 entre le petit producteur familial et la personne qui est déjà un peu plus professionnalisée. Il faut faire en sorte d'améliorer la technicité de tous ces éléments.”
Y a-t-il un manque de formation des professionnels ?
“Clairement. Il y a un manque de formation technique déjà, la formation de base de l'agriculteur, mais aussi de formation financière de sa petite entreprise, formation qui lui permettrait en plus d'avoir des relations plus sereines avec sa banque pour obtenir des prêts. Il manque aussi des formations à la qualité des produits, au marketing : comment on peut vendre, quels types de produits développer… Il y a beaucoup de formations qui existent, mais il y en a beaucoup d'autres à mettre en oeuvre aussi.”
Comment améliorer la productivité tout en respectant l'environnement?
“On a beaucoup parlé d'agriculture biologique. Elle a plusieurs intérêts, elle ne nécessite pas d'intrants, comme on dit de produits rajoutés comme les engrais et les pesticides. L'agriculture biologique utilise des engrais naturels que l'on pourrait produire ici, cela permettrait de baisser l'importation de ces produits qui sont néfastes pour la santé. L'agriculture biologique, ça veut dire aussi des produits qui peuvent être certifiés ou labellisés. Ils seraient également exportables.”
Les propositions que vous faites doivent-elles être appliquées par les politiques ou est-ce aussi aux professionnels de se remettre en cause ?
“Les professionnels doivent sans doute se remettre en cause, mais ils le font déjà. J'ai trouvé que ce secteur de l'agriculture est très dynamique. Il se crée plein de coopératives, d'associations et de fédérations. Ce sont des personnes qui sont venues nous apporter leur contribution. Aujourd'hui, ces personnes nous disent : ‘on attend presque plus les politiques. On agit de notre côté.’ Et les politiques sont presque à la traîne en matière d'application de nouvelles techniques. Les professionnels sont conscients que leur produit n'est pas adapté au marché local ou à l'export. Un agriculteur est venu nous dire : ‘Au début, le service du développement rural nous a dit de produire des carottes, sans nous dire que les attentes des clients étaient sur des carottes fines et pas très grosses.’ Donc, les agriculteurs ont produit en se disant que plus c'est gros mieux c'est. Le résultat, ce sont ces grosses carottes qui pèsent un kilo chacune et qui sont invendables. Aujourd'hui, ils demandent à ce qu'il y ait des formateurs qui viennent vraiment sur le terrain et qu'ils adaptent leur façon de produire aux attentes du marché.”
MT
Géros : “Le président du Pays et son gouvernement sont en phase avec les synthèses”
Le vice-président du Pays, Antony Géros a reçu hier matin, à la délégation de la Polynésie française, les délégués généraux et responsables d’ateliers alors que la journée de restitution nationale des états généraux de l’Outre-mer à Paris devait se dérouler cette nuit en métropole. “Nous avons discuté de la façon dont seraient présentés les éléments de réflexion tirés des états généraux en Polynésie française afin que ceux-ci soient bien entendus lors de la restitution nationale. Dix minutes nous seront consacrées, et je pense que l’ensemble des points importants pourront être évoqués dans ce délai”, a indiqué Antony Géros selon un communiqué de la présidence. Celui-ci a notamment “évoqué la modification de la fiscalité, les problématiques foncières, et le repositionnement des politiques éducatives et culturelles”. Si Antony Géros a regretté que le calendrier de mise en oeuvre des états généraux, conjugué à l’éparpillement des îles en Polynésie française et aux moyens financiers qui n’ont pu être déployés dans un contexte de “récession économique”, n’a pas permis d’aboutir à une restitution “représentative de l’ensemble de la population polynésienne”. Il a toutefois affirmé que “le président du Pays et son gouvernement sont en phase avec les synthèses de ces travaux”. Des propos opposés à ceux tenus par Oscar Temaru qui s'était interrogé vendredi dernier sur la pertinence de la représentativité. “Est-ce fidèle à la Polynésie française que vous connaissez ?”, avait-il questionné. Toujours selon le communiqué de la présidence, le vice-président a annoncé la création d’un comité chargé d’identifier les recommandations essentielles préconisées lors de ces travaux de réflexion. Celui-ci comprendra des représentants du gouvernement, de l’assemblée de Polynésie française, et des différents secteurs d’activité. Par ailleurs, dans ce communiqué, Antony Géros précise que le président du Pays assistera “probablement” à la restitution finale de ces états généraux.
Protéger la marque “Tahiti”
“Au niveau international, nous possédons un atout qui réside dans la notoriété et la perception positive que véhicule la marque ‘Tahiti’ auprès du public”, souligne la synthèse de l'atelier 3. “Pour défendre cette image et ne plus se laisser dépouiller de ses richesses sans intervenir, la Polynésie doit adopter une démarche offensive en procédant, d'une part, à la protection de sa marque ainsi que des noms qui rappellent la Polynésie par des moyens légaux qui sont à sa disposition (création de labels, de noms collectifs, de marques…) et, d'autre part, à la création d'un comité d'éthique. Celui-ci serait chargé de la validation de l'image de la Polynésie véhiculée, tant à l'export que sur le marché local, afin d'éviter que certaines marques, profitant du nom porteur ‘Tahiti’, propagent, à travers leurs produits, une image du Pays qui non seulement ne leur correspond pas, mais qui peut aussi lui porter atteinte. Il conviendrait de lier l'acceptation du nom évocateur ‘Tahiti’ à l'incorporation d'un pourcentage d'ingrédients locaux dans les produits lancés ; à défaut, cela pourrait être considéré comme étant de la publicité mensongère et induire le consommateur en erreur.”
“Un bouquet énergétique”
L'atelier 3 a constaté “l'absence de stratégie énergétique de la part du Pays depuis une vingtaine d'années”. Il préconise donc qu'un “schéma directeur soit défini (qui n'existe pas à ce jour)”. Pour l'atelier 3, “malgré le panel de solutions possibles dont la plupart s'avèrent onéreuses donc économiquement discutables, une orientation vers un “bouquet énergétique” (adaptation des possibilités selon les lieux et la demande) doit être retenue afin de ne pas dépendre d'un seul type d'énergie, tout en privilégiant les énergies tirées de l'océan. L'étendue dont nous disposons doit être considérée comme un atout à exploiter grâce notamment à l'appui de l'Ifremer. Nous devons nous atteler à améliorer les techniques pour lesquelles nous avons des connaissances et une expérience (solaire, éolien, hydraulique) et nous donner les moyens d'effectuer des recherches dans les domaines qui nous intéressent (l'énergie houlomotrice et thermique des océans, l'algoculture…)”. Ces changements de sources d'énergie pourraient avoir de larges retombées positives pour le fenua : “Toute solution alternative adoptée avec bon sens ne pourra que contribuer à l'amélioration de l'image de la Polynésie en terme touristique, tout en créant des emplois, et à la positionner comme pionnière en matière de développement d'énergies alternatives aux hydrocarburants et dérivés.” Mais, il ne s'agit pas seulement d'utiliser de nouvelles sources d'énergie, il faut également faire la place aux modes de vie moins énergivores. L'atelier 3 propose donc “la mise en place de solutions alternatives, par exemple, en développant –avec le concours de la caisse de dépôts et consignation, dans la limite de ses compétences– les transports en commun, terrestres et lagonaires à Tahiti et Moorea et en multipliant les parkings-relais, en développant les transports maritimes inter-îles au détriment de l'avion, en promouvant l'utilisation de l'huile de coprah dans un certain nombre de sites industriels, en interdisant à la vente les ampoules à incandescence.” Pour inciter les consommateurs à changer, il faut des mesures financières incitatives (détaxation pour les produits propres et taxation pour les matériaux polluants), mais il faut aussi mettre en place des incitations techniques comme “créer des couloirs réservés à la circulation des véhicules de transport en commun, créer des pistes cyclables tout autour de Tahiti et Moorea, organiser le co-voiturage”.
L'échec des coopératives dans le secteur de la perle décrypté
À l'exception de la Copam (Coopérative des planteurs d'ananas de Moorea ), l'atelier 3 constate l'échec des coopératives en Polynésie. Des contributions ont été faites sur l'exemple des coopératives de producteurs dans le secteur de la perle. Mais le “refus des coopérateurs de régler les commissions de vente mettant les coopératives face à des difficultés financières ; le partage des dividendes jugé insuffisant pour les coopérateurs et le surinvestissement en matériel des coopératives entraînant leur surendettement” ont conduit à leur échec. L'atelier 3 souligne : “Malgré un accompagnement des coopératives en matière comptable, et un soutien technique et technologique par l'administration, il est évident que ces structures souffrent de l'absence de personnes ressources ou sont totalement liées à la personnalité de celles-ci.”
Réviser la fiscalité
“Les banques manquent particulièrement d'intérêt pour aider les très petites entreprises qui, par ailleurs, ne possèdent pas toujours les compétences nécessaires pour constituer leurs dossiers de financement (élaboration de business plan…)”, ont constaté les participants à l'atelier 3. “Il est également reproché aux banques d'exiger des entrepreneurs des garanties personnelles importantes qui, bien souvent, leur sont difficiles à fournir ou sont jugées disproportionnées au vu du montant de financement sollicité. D'où le sentiment que les banques, non seulement, ne remplissent plus leur rôle d'accompagnateur et de soutien aux porteurs de projets, mais qu'elles jugent les entrepreneurs sur le risque qu'ils représentent et non pas sur leur capacité d'action et de production.” Pour favoriser les initiatives privées, l'atelier 3 recommande de réviser la fiscalité pour aider les entreprises et préconise “d'envisager une exonération temporaire des impôts durant les deux premières années de vie d'une entreprise ; de revoir le dispositif de l'impôt minimum forfaitaire, qui est illogique puisqu'il est dû même si le résultat de l'entreprise est déficitaire ; de rendre les mesures de défiscalisation plus accessibles aux petites entreprises ; de mettre en place un système d'aide fiscale aux entreprises réinvestissant dans des activités connexes ; de mettre en place des zones de développement prioritaires dans les îles ; d'envisager la mise en place d'une TVA progressive qui permettrait de favoriser la production locale génératrice d'emplois et d'alléger les charges sociales pendant une durée limitée”.
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