Quarante ans de combat

Publié le vendredi 04 septembre 2009 à 08H20

NOUVELLE-CALÉDONIE. C’était l’époque où les Kanak n’étaient pas servis dans les restaurants de Nouméa. Seuls les fils de chefs avaient accès au collège. Une poignée d’étudiants, Nidoish Naisseline en tête, a vécu mai 1968 à Paris et en est revenue avec l’idée de bouleverser l’ordre colonial établi. Hier, les principaux foulards rouges ont célébré le 40e anniversaire de leur mouvement.

Ils étaient une poignée de jeunes kanak. Une petite élite issue des familles qui comptent dans le monde mélanésien. Mais il y a 40 ans, on avait beau être fils de grand chef, étudier la sociologie à la Sorbonne, on restait un citoyen de seconde zone à Nouméa et sur toute la Grande Terre. Seules les Loyauté échappaient à cette sorte de ségrégation. C’est comme ça, à la suite d’un banal incident racial et raciste, à la Baiedes-Citrons, que sont nés les Foulards rouges, puis des émeutes de soutien, et avec elles, les premières grandes revendications identitaires kanak.

Hier, les principaux Foulards rouges ont célébré le 40e anniversaire de leur mouvement, devant 120 personnes, au Surf à Nouméa. Le temps de se replonger dans une histoire pas si ancienne, mais qui donne la mesure édifiante du chemin parcouru. L’incident ? Ceux qui l’ont vécu ne peuvent toujours pas l’évoquer sans s’étrangler la voix. Ils s’appellent Nidoish Naisseline (aujourd’hui grand chef Guahma à Maré, président d’Aircal et du LKS), Fote Trolue (devenu magistrat), Richard Kaloï, Yeiwéné Yeiwéné. À l’époque ils avaient une vingtaine d’années. Eux et quelques autres vivaient à Paris au moment de mai 1968. Ils ont assisté aux émeutes en spectateurs interloqués. “Nous n’étions pas du tout en phase avec ce mouvement. Les étudiants parisiens ne pensaient qu’à jeter au caniveau la culture et les valeurs de leurs parents. Nous, au contraire, on rêvait de réhabiliter celle de nos anciens, alors qu’elle était foulée au pied par les colons. Ce qu’on a retenu de mai 1968, ce n’est ni le maoïsme, ni les idées libertaires, c’est simplement que la jeunesse peut se révolter contre un ordre établi et oppressant”, nuance Nidoish Naisseline

Le 3 septembre 1969, un petit groupe de jeunes étudiants kanak veut fêter la réussite de l’un d’eux. Il se rend au restaurant le Sydney à la Baie-des-Citrons. On les laisse s’asseoir, mais ils ne seront jamais servis. On leur affirme qu’il n’y a plus rien à manger. Fote Trolue rédige alors un texte dénonçant le racisme ordinaire des “bourgeois blancs”, bien dans le ton du vocabulaire contestataire de l’époque. Richard Kaloï se charge de traduire le texte en Nengone. Lui et le jeune Nidoish Naisseline se mettent à le distribuer à Maré. Ce qui leur vaut d’être arrêtés à leur retour à Nouméa. Certains propos sont vifs, ce qui permet au juge de l’époque de retourner l’accusation de racisme contre leurs auteurs. Mais ce que les autorités ne mesurent pas, c’est l’impact sur le monde mélanésien de l’arrestation d’un fils de grand chef. À Nouméa, la réaction ne se fait pas attendre. Un fils de grand chef emprisonné pour un tract, “c’est l’ensemble du monde kanak qui était insulté”, se souvient un participant de la première heure. Des Maréens puis, dans leur sillage, des ressortissants de toute la communauté kanak, se rassemblent autour du commissariat. Par centaines.

L’icône du groupe, Nidoish Naisseline, arbore un bandeau aux couleurs de la grande chefferie familiale : rouge comme les vêtements de cérémonie de Guahma. Alors, les manifestants se coiffent de foulards rouges. “Ces foulards étaient un signe de ralliement au soutien d’une chefferie. Ils auraient tout aussi bien pu être verts, ou jaunes”, s’amuse aujourd’hui Nidoish Naisseline. Mais dans le contexte de 1969, l’amalgame est inévitable. Au vu des autorités, ces premières manifestations et les premières violences identitaires se colorent d’un rouge synonyme à l’époque de maoïsme, de révolution communiste, et même de “nihilisme” selon la presse de l’époque. Très vite, des futures personnalités comme Jean-Paul Caillard, Dewe Gorodey, Louis Kotra Uregeï, Elie Poigoune, rejoignent le mouvement. Cet élan spontané se prolonge par la création de l’Union Multiraciale, et par la constitution des “groupes 1 878” en référence à la révolte du grand-chef Ataï.

AFP

DÉCRYPTAGE

Une affirmation identitaire

  • Le mouvement des Foulards n’accouche pas d’une véritable organisation politque. Mais il marque les esprits.
  • Les quelques témoins kanak de mai 1968 sont venus semer ici les graines de la révolte contre un ordre social inégalitaire. Il n’est même pas alors question d’indépendance. Simplement de reconnaissance.
  • Quelques années plus tard, l’Union Calédonienne prend son virage indépendantiste. En 1975, le Palika est porté sur les fonts baptismaux. En 1981, Louis Kotra Uregeï crée l’USTKE.
  • Les Foulards rouges sont à la racine des principales organisations qui portent aujourd’hui, chacune à sa manière, la revendication identitaire kanak.

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