Une centrale thermique de mer à l’étude

Publié le mercredi 10 mars 2010 à 10H07

PROJET. À l’heure des énergies renouvelables, le protocole signé en février dernier entre l’État, le Pays et les sociétés privées Pacific Otec et DCNS pourrait déboucher sur la construction de la première centrale d’énergie thermique des mers au monde, au large de Papeete.

L’ESSENTIEL

  • La première centrale d’énergie thermique des mers (ETM) au monde pourrait voir le jour au large de Tahiti en 2015
  • L’État, le Pays, et les deux sociétés privées DCNS et Pacific Otec investissent 120 millions de Fcfp simplement pour l’étude de faisabilité du projet
  • La centrale produirait 5 à 10 MW/h pour une consommation actuelle de 90 MW/h en heure de pointe à Tahiti

“Il faut aujourd’hui s’affranchir de la dépendance aux énergies issues du pétrole. “La déclaration d’Éric Berthon, le secrétaire général adjoint du haut-commissaire, serait restée anecdotique si elle n’avait pas été prononcée à quelques centimètres du patron du groupe Shell en Polynésie, Albert Moux. L’homme d’affaires responsable de la Pacific petroleum company a décidé de diversifier ses activités, par l’intermédiaire de la société Pacific Otec : “Ocean thermal energy conversion”. En français “l’énergie thermique de mer “(ETM), traduisez encore : comment utiliser la température des eaux polynésiennes pour la convertir en électricité (voir zoom). Les mers chaudes du Pacifique constituant le cadre parfait pour ce procédé à la pointe de la technologie et des énergies renouvelables.

Il y a près d’un mois le 3 février dernier, la ministre de l’Outre-mer Marie-Luce Penchard, profitait de son passage sur le territoire pour signer avec le Pays et les sociétés Pacific Otec et DCNS une convention de financement concernant l’étude de faisabilité d’une centrale ETM. Coût du projet : 120 millions de Fcfp, la moitié prise en charge par l’État, 20% par le Pays, et le reste réparti à parts égales entre les deux entreprises privées. Soit un investissement du Pays de 24 millions de Fcfp. Mais l’enjeu est de taille. Si le procédé est connu depuis déjà plus d’un siècle, la structure serait la première centrale industrielle au monde. La société Pacific Otec –dont Patrick Moux, le fils d’Albert, est co-directeur chargé de l’international et du marketing– réalisera l’étude en partenariat avec l’entreprise japonaise Xenesys, principal ingénieur en matière d’énergie thermique maritime. Et DCNS –le leader européen de l’armement naval– sera le pilote technique et aura en charge l’architecture de la structure.

La situation géographique de la Polynésie est la plus favorable de tout l’outre-mer français. Ses eaux chaudes en surfaces et ses eaux froides abyssales accessibles à 5 km des côtes offrent les conditions idéales à l’implantation de la centrale. La berge “offshore”, partiellement immergée, est un géant cylindrique de 50 mètres de diamètres, qui s’enfonce de 50 mètres dans l’océan et ressort de 25 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sans compter le tube qui plonge à 1 000 mètres de profondeur pour collecter une eau proche des 5 degrés. La structure devrait se positionner entre Tahiti et Moorea et pourrait voir la mer dès 2015 si le calendrier est respecté. Même l’impact des cyclones sur la berge a été étudié. En 2003, une plateforme expérimentale similaire a résisté dans la baie de Yokohama au Japon à de violentes dépressions et à des vagues allant jusqu’à 12 mètres de hauteur confie le directeur général de Pacific Otec, Philippe Dubau.

Pour Albert Moux, ce projet qui n’en est qu’au stade de l’étude pourrait coûter, dans sa phase de construction, la modique somme de 10 milliards de Fcfp, pour une centrale produisant 5 à 10 mégawatts/h. “Mais c’est un projet très important pour l’image de la Polynésie. C’est en plus une entreprise locale qui pourrait devenir l’opérateur d’une telle structure.” Une belle vitrine pour le Pays, qui doit tout de même faire face à une concurrence énorme. Celle des États-Unis, qui s’est déjà positionnée sur le secteur, essayant même de racheter directement la société japonaise Xenesys. Celle-là même qui travaillera avec Pacific Otec. Son directeur Philippe Dubau reste tout de même confiant. “Pour l’instant, tout le monde a le même calendrier. Nous n’avons pas les mêmes moyens, il faudra donc être mesuré et intelligent.”

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CALENDRIER

  • 3 février 2010. Signature du protocole d’accord entre l’État, la Polynésie française, Pacific Otec et DCNS pour le financement de l’étude de faisabilité du projet de centrale d’énergie thermique des mers (ETM).
  • Mars 2010. Début de l’étude de faisabilité du projet de centrale ETM par Pacific Otec.
  • Mars 2011. Résultat de l’étude et démarrage de la phase d’avant-projet et d’appel d’offres d’un an.
  • Mars 2012. Phase de construction de la berge immergée de deux années.
  • Mars 2014. Six mois à un an pour les opérations de transport et de mise en place de la centrale ETM au large du port de Papeete à Tahiti.
  • 2015. Mise en fonctionnement du prototype de la première centrale industrielle ETM au monde, de 5 à 10 mégawatts/ h.

Zoom

L’énergie thermique des mers : comment ça marche ?

Procédé découvert en 1926 par l’ingénieur français Georges Claude, l’énergie thermique des mers (ETM) produit de l’électricité à partir de l’eau de mer chauffée par le soleil à la surface de l’océan et de l’eau froide puisée dans les profondeurs. Plus la différence de température est élevée et plus le rendement sera efficace. Or la température de l’eau en Polynésie peut atteindre 27 à 28 degrés en surface contre 6 degrés à 1 000 mètres de profondeur. Un différentiel de température pratiquement constant pendant toute l’année. On se sert de cette variation de température à travers un gaz, l’ammoniac, qui va se condenser au contact du froid et se dilater pour se vaporiser avec la chaleur. On va alors utiliser la pression induite par cette vapeur pour faire tourner une turbine. On refroidit le gaz en profondeur, et le cycle redémarre... Les premiers travaux de la France sur cette source d’énergie avaient cessé depuis l’abandon en 1987 du projet de construction d’une centrale prototype de 5 Mégawatts en... Polynésie française ! Déjà à l’époque c’était la crise pétrolière qui avait poussé l’Ifremer, Alstom et la Compagnie générale des eaux (actuel Véolia) à plancher sur le dossier. Le projet avait été poursuivi pratiquement jusqu’au stade de l’exécution, mais n’avait pas abouti faute de moyens techniques et surtout parce que le pétrole était relancé. Aujourd’hui, Hawaii expérimente également ce type d’installation pour les États-Unis.

Albert Moux, Président de la Pacific Petroleum Company

Qui finance cette étude de faisabilité ?

“Je voudrais remercier l’État qui participe à hauteur de 50 % au financement. Le territoire donne autour de 20%, et le reste est réparti à part égale entre nous (Pacific Otec) et DCNS. D’ici la fin de l’année on connaîtra exactement le coût réel de l’investissement, l’emplacement et la puissance de la future centrale (...). Le plus dur c’est maintenant de trouver un compromis entre les japonais (Xenesys) et DCNS, parce qu’il y a des secrets que les deux industriels veulent garder.”

Pourquoi et quand avez-vous décidé de vous lancer dans ce projet d’exploiter l’énergie de la mer ?

“C’était en 2007. Je me suis dit que l’on parlait beaucoup d’énergie renouvelable aujourd’hui, mais pour le solaire la production ne se fait pas 24h/24, pour l’éolien le vent reste aléatoire. Tandis que l’énergie thermique des mers c’est une production constante garantie.”

Est-ce que vous anticipez sur la fin du pétrole et des énergies fossiles ?

“Non, non... Pas avant plusieurs années. Pas du tout !”


Dominique Auroy, P-dg de la société Ito Are

Pourquoi n’avez-vous pas voulu vous positionner sur l’Énergie thermique des mers (ETM) ?

“On en est encore au stade d’étude, et le projet qui est proposé par les japonais et le groupe d’Albert Moux c’est de poursuivre les études pour arriver au chiffrage d’une première réalisation. Ce qu’ils font c’est la phase recherche et développement. Mais pour arriver au stade industriel et d’exploitation il se passera encore de nombreuses années, et comme il y a déjà quelqu’un qui s’est positionné au niveau du groupe Moux, il n’y a pas besoin d’être 50.”

Qu’en est-il du premier projet de centrale d’énergie thermique des mers de 1987 ?

“Le projet était mené par l’Ifremer, avec notamment la participation de la CGE (actuel Véolia), et d’Alstom. L’installation devait se faire sur la digue à Fare Ute. ça n’avait pas abouti car la crise pétrolière était passée et tout le monde s’était endormi. Ensuite la problématique du type de conduite à mettre en place pour remonter l’eau s’est posée. Mais les études avaient été très poussées et on en était pratiquement au stade d’exécution. Au final aujourd’hui c’est le même projet que l’Ifremer mais 20 ans plus tard, avec cette fois une barge flottante.”

Que représentent les 5 mégawatts/h (MW) de ce projet dans la consommation énergétique totale de Tahiti ?

“Tahiti représente environ 90 à 100 MW en pointe et 40 à 50 MW la nuit. Donc 5 MW ça n’est pas négligeable. Le concept pourrait se développer avec d’autres centrales. En fait la principale difficulté, c’est d’amener un gros tuyau de 3 m de diamètre jusqu’à 900 m de profondeur.”

Antoine Samoyeau
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