Les raisons de la colère

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Publié le mardi 16 décembre 2008 à 10H24

AGRICULTURE. Les représentants du monde agricole, fatigués d’être ignorés par les pouvoirs publics, ont convoqué la presse hier pour pousser un cri d’alarme et exposer leurs griefs. Le premier desquels étant “l’incompétence” du ministre de l’Agriculture, Fernand Roomataaroa.

L’ESSENTIEL

  • Les syndicats d’agriculteurs se sont rassemblés en collectif. Ils ont demandé depuis le 6 octobre une entrevue à Gaston Tong Sang qui ne leur a pas répondu
  • Ils accusent leur ministre, Fernand Roomataaroa d’incompétence et demandent la dissolution de la CAPL
  • Ils appellent à une restructuration du SDR, “un mammouth”, “lourd et inadapté”

“Un ministre incompétent, une chambre d’agriculture en pleine débâcle.” Voilà le constat des six syndicats du monde agricole qui se sont réunis hier pour une action coup de poing auprès des médias. “Nous demandons à être reçus par les pouvoirs publics depuis le 6 octobre et personne ne nous répond”, explique Françoise Henry, secrétaire du syndicat des producteurs de fruits et porteparole du collectif. Tout y passe : “la dégradation et l’inefficacité du SDR”, “le gaspillage des fonds publics”, “l’abattoir en mauvais état”… Les représentants syndicaux évoquent un véritable “massacre” de l’agriculture polynésienne, qui bute sur le “mépris” des pouvoirs locaux. Leur ras-le-bol, ils l’ont écrit point par point dans une lettre ouverte adressée à Gaston Tong Sang, le 6 octobre. “Cette demande est restée lettre morte malgré notre insistance sur l’urgence de certains dossiers et rapport de la chambre territoriale des comptes qui rejoint beaucoup de nos propres revendications.”

Les agriculteurs souhaitent un changement en profondeur et pour cela, ils appellent à la mise en place de mesures drastiques, à commencer par la dissolution de la chambre d’agriculture et de pêche lagonaire(CAPL). “Cet organisme qui est censé nous représenter n’était jamais, de mémoire d’exploitant agricole, tombé aussi bas, ce qui porte de graves préjudices à toute la profession.” Et d’énumérer les dysfonctionnements de la CAPL : fermeture de l’antenne de Papeete malgré l’obtention de locaux, limogeage du secrétaire général (“un technicien compétent et expérimenté”), politique de la chaise vide à Paris quand Yves Jégo a organisé une “table ronde afin d’aider les agriculteurs et éleveurs d’outre-mer”. Le collectif va plus loin dans sa dénonciation, accusant le ministre Fernand Roomataaroa de “saboter la CAPL, en n’ayant pas prévu au budget, les crédits suffisants pour assurer son fonctionnement en 2009”.

Le ministre de l'Agriculture Fernand Roomataaroa "sabote" la CAPL

Autre organe à passer sur le gril des agriculteurs : le service du Développement rural (SDR), récemment épinglé par la chambre territoriale des comptes dans son rapport qui faisait un bilan de la politique agricole des dix dernières années. “Ce service fait penser à un mammouth tant il est lourd et inadapté. Il semble normal aux yeux des instances dirigeantes de placer à sa tête des individus qui font l’unanimité sur leur incompétence. Quant à réaliser les missions de développement techniques en partenariat avec les agriculteurs comme il devrait le faire, cela semble relever de l’utopie irréaliste.” Pour le collectif, il y a urgence à réorganiser le service et à mettre sur le terrain des ingénieurs qui “sont payés à rester dans leur bureau alors qu’ils devraient former les agriculteurs”. Il y aussi urgence à mettre en place une agriculture raisonnée qui permettra de diminuer l’usage des pesticides, il y a urgence à remettre l’abattoir aux normes (lire ci-contre)… Il y a surtout urgence à être entendu.

CV

Entretien

Françoise Henry, porte-parole du collectif des syndicats d’agriculteurs

C’est le rapport de la Chambre territoriale des comptes qui vous pousse à agir ?

“Non, nous nous appuyons sur le rapport de la CTC pour dénoncer le sabotage du secteur agricole. Là, nous en avons marre, nous disons : ça suffit. Nous n’avons pas d’interlocuteur à la chambre d’agriculture, nous n’avons pas d’interlocuteur au ministère de l’Agriculture, nous demandons un rendez-vous à la présidence, nous ne l’obtenons pas, donc nous sommes obligés de passer par voie de presse. Il faut qu’il nous entende pour savoir qu’elles sont nos problèmes.”

Comment réagissez-vous au silence du gouvernement ?

“Vous pourrez lui demander vous-même. J’espère que cette conférence de presse va le faire réagir.”

Quels sont les problèmes du secteur agricole ?

“Il y a énormément de dérives. À Tahiti, nous devons couvrir 10% des échanges et produire 30% de ce que nous consommons, donc on pourrait penser que nous avons de gros débouchés devant nous, eh bien non ! En fait, on est englué dans une économie de comptoir et nous voulons dire stop : le gaspillage des fonds publics ne doit pas tenir lieu de notre économie. Nous voudrions une véritable économie avec un programme agricole et pour cela nous avons besoin d’autorités compétentes. Ensuite, par rapport aux importations, nous sommes dans une concurrence déloyale parce que, ou nous sommes en concurrence avec des pays qui ont des niveaux de vie beaucoup moins élevés que le nôtre, ou bien nous sommes en concurrence avec de grands pays agricoles comme la France qui subventionnent leur agriculture à 50% ou avec les États-Unis qui subventionnent leur agriculture à 70%, qui ont une main d’oeuvre de Mexicains en situation irrégulière. Nous, nous avons un Smig à 145 000 Fcfp avec les cotisations CPS qui vont avec et qui s’élèvent à environ 36 000 Fcfp. Tout cela a un coût et nous ne sommes absolument pas subventionnés.”

Vous évoquiez aussi un problème foncier…

“Oui, tant qu’on ne débloquera pas des terres agricoles en Polynésie, qui ne sont dédiées qu’à ça, et plus à la spéculation, nous ne pourrons pas développer l’agriculture. En France, une terre agricole coûte moins de cent francs le mètre carré. Ici, je vous mets au défi de trouver une terre où que ce soit, qui coûte moins de mille francs le mètre carré.”

En avez-vous parlé avec le ministre de l’Agriculture ?

“Non, nous n’avons pas d’interlocuteur au ministère de l’Agriculture. Nous en sommes désolés, mais nous n’avons jamais été reçus.”

Vous demandez la dissolution de la chambre d’agriculture, est-ce que vous comptez demander aussi la démission du ministre ?

“Non, on ne va pas jusque-là. Mais on pointe du doigt le fait qu’il est incompétent. Déjà, de ne pas nous recevoir, c’est une preuve d’incompétence.”

Mission du ministre de l’Agriculture en métropole : bilan, 15 jours plus tard

Coïncidence. Le jour même de la conférence de presse tenue par les syndicats d’agriculteurs, qui accusent leur ministre de tutelle d’incompétence, le ministère de l’Agriculture envoie un communiqué qui fait le bilan de sa mission en métropole du 22 au 29 novembre, soit 15 jours après son retour. Et le long communiqué de détailler les différentes rencontres qu’a eues Fernand Roomataaroa. Sauf que de ces dernières, il n’en sort pas grand chose. Le ministre polynésien de l’Agriculture y a rencontré le ministre de l’Agriculture et de la Pêche, Michel Barnier. Il a été question, selon le communiqué, des “projets de création en Polynésie française d’un Office de commercialisation des produits agricoles (OCPA) et d’un Établissement de Régulation des Prix et des Produits agricoles (Erpa).” Le ministre a aussi rencontré le directeur général du Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles (CNASEA), Michel Jau, pour reconduire la collaboration “engagée depuis 2003 entre la Polynésie française et l’établissement public qu’il dirige”.

Autre rendez-vous, avec Luc Guyau, président de l’assemblée permanente des chambres d’agriculture, qui, selon le communiqué, “a assuré la délégation polynésienne de son appui pour soutenir la démarche que M. Fernand Roomataaroa souhaite mettre en oeuvre afin de redynamiser la chambre d’agriculture et de la pêche lagonaire.” Alors que les représentants du monde agricole demande sa dissolution. Et le communiqué de conclure en annonçant la possible signature en février 2009 d’une “convention cadre de partenariat entre l’État et la Polynésie française”. Pour Fernand Roomataaroa, “le développement de l’agriculture aura pour principal objectif de réduire notre dépendance alimentaire vis-à-vis des produits importés et de créer de nouveaux emplois aux jeunes notamment. L’exportation des produits agricoles et agroalimentaires qui est également importante pour notre économie doit être soutenue et encouragée. Le secteur de l’agriculture est un secteur d’avenir (en particulier en cette période de crise économique mondiale) pour le monde rural ; la sécurité et la qualité de notre alimentation, la préservation de l’environnement et le développement d’une agriculture raisonnée font partie de mes priorités”.

Réactions

HEIMANA MAI, président du syndicat des maraîchers

Problème de relève

“En tant que jeune agriculteur, j’observe que nombre de mes collègues ont un certain âge et vues les difficultés que connaît l’agriculture, je crains que pour les années à venir les jeunes se démotivent et qu’il n’y ait pas de relève. C’est vrai que le monde agricole est difficile, il faut travailler beaucoup, et quand on a un gouvernement qui ne soutient pas la filière, les jeunes désertent. Il faudrait que le gouvernement mette des actions en place pour pousser les jeunes à travailler dans l’agriculture. C’est un vrai parcours du combattant pour monter sa propre exploitation. Il faut faire des démarches administratives, avoir un terrain agricole et ils sont rares… Sept ans que je suis agriculteur et la situation n’a pas cessé de se dégrader.”


BRICE COPPENRATH, président du syndicat des éleveurs de porcs

Risques sanitaires à l’abattoir

“L’abattoir n’a pas de directeur depuis deux ans. Nous avons un directeur par intérim qui est un bon agent de la fonction publique, qui faisait bien son travail d’inspecteur, mais ce dont nous avons besoin, c’est d’un vrai gestionnaire, quelqu’un qui soit capable de remettre l’abattoir sur les rails. Parce qu’il y a beaucoup de travaux à faire et il faut revoir le prix des prestations. Nous ne disons pas que nous avons besoin de subventions, mais le territoire est propriétaire de l’abattoir et il doit faire en sorte que l’abattoir soit un équipement adéquat et en bon état. Les camions ont plus de 20 ans d’âge, ils sont en très mauvais état à tel point qu’il faut les rafistoler en permanence. Parfois, ils ne peuvent pas aller ramasser les animaux dans les fermes, ou alors ils ne peuvent pas livrer les carcasses parce que le camionfrigo est en panne. Il faut absolument que le territoire s’en occupe comme il faut, c’est un service public obligatoire.” Craignez-vous qu’à terme, il y ait des risques sanitaires ? “Tout à fait, parce qu’un frigo, il faut qu’il marche bien. L’année dernière, un frigo est tombé en panne faute d’entretien. Il y en a eu pour 8 millions de Fcfp de carcasses qui ont été perdues et mises au dépotoir.”


ABEL IORSS, président du syndicat des producteurs de fruit

Un ministre “pas à la hauteur”

“Je suis agriculteur depuis plus de 30 ans. L’agriculture va très mal. Il y a un malaise total dans le secteur primaire et le gouvernement ne nous écoute pas. Nous leur avons demandé de nous recevoir et ils nous ferment la porte. Le malaise est là depuis longtemps et il empire, et l’on nous met un ministre qui n’est pas la hauteur, qui ne vient pas du monde agricole. Où va-t-on ? Et quand on veut voir le ministre, il n’est pas là. Et il n’y a aucune action. Nous voulons que le gouvernement nous reçoive et nous entende.”

L'éclairage

  • L’abattoir : “une société à la dérive”
Les syndicats d’agriculteurs tirent la sonnette d’alarme concernant la situation “catastrophique” de l’abattoir de Papara. “Cette société d’économie mixte qui traite toute la filière viande locale est aujourd’hui à la dérive et n’a toujours pas de directeur. En attendant, elle engouffre un budget faramineux pour aucun résultat ! Il est urgent de lancer un appel public à candidature pour trouver un directeur compétent”, déclarent les agriculteurs dans leur lettre ouverte à Gaston Tong Sang. Certains d’entre eux s’inquiètent même de possibles risques sanitaires.
  • Pesticides : un procès à charge
“Les produits agricoles locaux sont la cible depuis quelques mois d’une campagne virulente qui tend à faire croire au consommateur qu’il se met en danger en consommant local”, constatent les syndicats d’agriculteurs, qui accusent les médias de faire de certains cas particuliers des généralités. “Aujourd’hui, il y a une véritable demande de la part des producteurs d’avoir la possibilité d’employer des pesticides bio à base de micro-organismes ou autres organismes vivants, mais leur importation se heurte au blocage et à la lenteur des services administratifs, qui réclament aux agriculteurs et importateurs, la réalisation d’une étude d’impact de plusieurs millions de Fcfp.” Et d’accuser un retard de plusieurs années et de proposer que les ingénieurs du service du Développement rural (SDR) viennent former les agriculteurs sur le terrain “plutôt que de rester dans leurs bureaux”, ainsi que la création d’un laboratoire d’analyses pour mettre en route les études d’impact nécessaires

Caroline Vauchere
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Commentaires anonymes

16/12/2008 à 18h07

Un grand bravo a ces agriculteurs - éleveurs qui triment tous les jours!!! c'est( sur que pour les politique les agriculteurs sont moins nombreux en tant que votant que les fonctionnaires !!!!!

C'est une honte dans un pays coime la Polynésie de ne pas avoir, depuis des années, une véritable politique agricole!!! SDR = Service de Désertification Rurale!!!!
J'ai même connu un jeune marquisien ayant fait ses études au lycée agricole de Moorea et qui voulait monter un élevage de poules pour produire des oeufs dans son ile. Il a eu toutes les autorisations sauf celle du le SRD qui a refusé sous pretexte qu'il ferait de la conccurence aux producteurs de tahiti aui exporte leurs oeufs dans les îles!!!! Un comble!

Légal

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