Publié le mardi 18 novembre 2008 à 20H49
FRANCHISE POSTALE. Sa baisse annoncée de 30 000 à 15 000 Fcfp, énième manifestation des tentations protectionnistes de la Polynésie ou mal nécessaire pour sauver l’emploi local ?
Haro sur les 15 000 Fcfp ! La baisse annoncée de la franchise postale de 30 000 Fcfp à 15 000 Fcfp, incluse dans le projet de budget 2009, fait hurler les addicts du e-commerce. Le répondeur de Radio 1 (lire p. 10) en résonne encore. “C’est plus sa marge qu’il récupère sur le business qu’il fait ici qu’il devrait baisser !” vocifère un auditeur contre Gilles Yau, le président de la Fédération générale du commerce (FGC) qui a inspiré cette mesure. “La franchise à 15 000 Fcfp, ça va faire embaucher 30 personnes qu’on avait licenciées parce qu’il y avait la franchise à 30 000 Fcfp avant, c’est ça non ?” ironise un autre.
L’association Te Tia Ara n’est pas en reste. Évoquant plus particulièrement les ventes de biens culturels, elle estime que “baisser ou supprimer la franchise postale n’aura de ce fait aucun impact sur le recul des ventes, qui est causé par l’incapacité passée et présente des commerçants locaux de biens culturels à amorcer le virage numérique”.
La mesure gouvernementale pose, une fois de plus, la question de la protection du marché local par le biais de la fiscalité. La semaine dernière, c’est le Sipof qui plaidait en faveur de la TDL, soulignant “l’impact positif en termes d’emplois et de plusvalue qu’elle génère”. Le syndicat des industriels demandait même de nouvelles mesures protégeant le marché local pour des secteurs précis, comme l’ananas, la pêche ou le tourisme. Et de citer encore en exemple la Nouvelle- Calédonie et la Nouvelle-Zélande, qui bénéficient de mesures protectionnistes fortes dans de nombreux domaines. Encore faut-il que l’offre proposée par les commerçants locaux réponde au besoin des consommateurs de plus en plus exigeants ?
La Polynésie est-elle la terre promise du protectionnisme ? “C’est difficile à dire comme ça”, tempère le ministre du Budget. “Parce que nous n’avons pas de ressources propres, et les seules que nous ayons sont soit des transferts de l’État, soit des revenus provenant des exportations et du tourisme. Or, ces filières sont chahutées par la crise mondiale, et donc nous n’avons pas la possibilité de jouer pleinement le développement et la concurrence. Nous sommes un petit pays, une économie insulaire.”
Mais c’est l’emploi local qui sous-tend la décision de Georges Puchon de diminuer la franchise. Le ministre estime que le ebusiness, tel qu’encadré aujourd’hui, représente “une concurrence déloyale vis-à-vis des entreprises locales. Or, c’est grâce à ces entreprises locales que nous pouvons générer de l’emploi pour les Polynésiens, et ces emplois se traduisent en revenus et donc en potentiel de consommation”, explique le ministre, pour qui “tout le problème est de trouver une juste régulation”. “Ce que je demande pour cette année 2009, sans me prononcer sur les exercices suivants, c’est une solidarité citoyenne de la part de nos consommateurs vis-à-vis de notre économie locale, compte tenu des difficultés que nous traversons actuellement”, résume- t-il, avant de répondre aux critiques : “Je ne suis pas là pour protéger les commerçants, je me place au-dessus de tout ça”.
Les commerçants, justement. Pour Gilles Yau, “on est juste revenu au niveau de franchise antérieur. Pour le particulier qui veut commander, ça ne va rien changer, il n’aura qu’à morceler ses envois”. Le président de la FGC précise : “La cible que nous souhaitons viser, ce sont les gens qui font du business de façon répétée, et qui viennent concurrencer ceux qui payent droits et taxes dans le marché parallèle, les marchés aux puces…” Et d’asséner : “Tous ceux qui ont râlé, ce sont des gens qui ont un accès ADSL, qui ont une carte de crédit, ce n’est pas le Tetuanui de base ! Moi, je ne m’apitoie pas sur leur sort, ce n’est pas ce qui va remonter le pouvoir d’achat des plus démunis”.
“Ce pays meurt du protectionnisme”, déplore de son côté Bernard Poirine. L’économiste cite pour la Polynésie “un taux moyen des taxes sur les importations de 35%, même après la suppression des droits d’entrée en 2001. Sur 250 pays, on est dans les deux ou trois premiers”. Mais qu’est-ce qui motive cette tendance locale ? “On est une île, les commerçants ont ainsi toujours été protégés naturellement, parce que les gens n’avaient pas la possibilité d’acheter ailleurs. Ils veulent tout continuer comme avant. C’est un combat d’arrière-garde, il n’y a plus qu’ici qu’on se bat contre le e-commerce”, déplore l’universitaire.
Quant à l’argument de l’emploi local, brandi par Gilles Yau et ses amis ? “Oui… ça va faire des emplois à Chronopost et à l’OPT. Combien y a-t-il de librairies en Polynésie ? Combien d’emplois vont-ils perdre vraiment ?”, interroge l’économiste qui discerne plutôt dans la mesure “les difficultés des commerçants à s’adapter”. Entre protectionnisme et libre marché, reste alors à trouver d’autres voies. C’est ce que plaide un fin connaisseur du ecommerce, Mickaël Toromona de l’OSB : “Je crois que la solution consiste à ce que les commerçants locaux qui veulent vendre sur Internet puissent bénéficier d’une détaxe. Histoire de donner la même chance à tout le monde, que le commerçant local puisse –uniquement sur Internet– s’aligner avec l’extérieur”. Une piste “qui n’a jamais été creusée” et qui aurait le mérite de contenter et le consommateur, et le commerçant polynésien. Mais le Pays accepterait-il de se priver ainsi de ressources fiscales ?
Pierre-Yves Lange








