L’Ordre et la morale les fait sortir du bois

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Publié le vendredi 20 août 2010 à 15H31

POLÉMIQUE. Désapprobation du député Pierre Frogier, réponse à venir de Gaston Tong Sang, soutien à plein d’Oscar Temaru et appel à la fin de la polémique pour le Tahoeraa, le film de Mathieu Kassovitz sur les événements de la grotte d’Ouvéa, fait réagir à tout va dans un contexte politiquement sensible dans les deux camps : crise majeure au FLNKS pour la Calédonie et campagne électorale pour la Polynésie.

L’ESSENTIEL

  • “Ce serait une erreur immense et monstrueuse de croire que l’ordre c’est l’oubli. Nous aimerions bien trouver un réalisateur comme M. Kassovitz pour tourner un film sur l’Histoire du peuple Ma’ohi dont le titre pourrait être “Animara”, fait savoir Oscar Temaru qui soutien le tournage
  • Le Tahoeraa estimant dans le même temps que “ça y est, les donneurs de leçon de l’hexagone français sont en marche pour apprendre aux Calédoniens leur histoire” tout en appelant à la fin de la polémique (!)

Le feu couvait depuis quelques jours. Il suffisait d’une étincelle pour embraser le débat et qu’enfin la politique s’empare d’un film en préparation afin d’y trouver un lieu d’expression. En prenant la plume pour dire à Gaston Tong Sang sa désapprobation de voir la Polynésie autoriser le tournage du film de Mathieu Kassovitz sur les événements de la grotte d’Ouvéa, le président de la province sud et député UMP Pierre Frogier a ouvert la brèche an relevant que “tout ce qui menace cette paix chèrement acquise par les efforts de chacun doit être rejeté” et en exprimant par là même son “regret” du fait que le Pays a accepté d’accueillir le tournage. D’abord le président du Pays se disant “un peu surpris de la lettre” de l’élu calédonien a assuré qu’il répondrait. Ensuite le Tahoeraa et Oscar Temaru sont entrés dans la danse hier en se positionnant. Quand le parti orange indique que “la polémique doit cesser” (!) estimant par ailleurs “que ce n’est pas aux auteurs du film à venir critiquer vertement un des plus importants élus du caillou” (le producteur du film, Christophe Rossignon, ayant estimé que le courrier de Pierre Frogier était “un coup politique impossible”), Oscar Temaru observe pour sa part que les événements “ne doivent pas tomber dans l’oubli”.

Même si le leader indépendantiste dit comprendre “les réticences des leaders UMP calédoniens” il embraye sur son discours de prédilection : “il faut se souvenir du comportement de l’État UMP”. Oscar Temaru ne s’arrête pas là : “l’assaut de la grotte d’Ouvea par les militaires a été dès le départ conçu pour châtier et effrayer” estime-t-il encore. “Ce fut un acte digne des guerres coloniales” souligne le leader indépendantiste qui soutien “pleinement le tournage de ce film” tout en avouant qu’il aimerait “trouver un réalisateur comme M. Kassovitz pour tourner un film sur l’Histoire du peuple Ma’ohi dont le titre pourrait être “Animara””.

GTS, Tahoeraa, Oscar, le courrier de Pierre Frogier est arrivé comme un missile dans un paysage politique local déjà bien agité, campagne électorale oblige. Les mots du président de la province sud interviennent aussi dans un contexte calédonien des plus sensibles, en plein questionnement sur le devenir de la Calédonie où une consultation est prévue après 2014, alors que le FLNKS connaît une grave crise, et plusieurs semaines après qu’il soit acquis que la Polynésie autorise le tournage du film. En début de semaine Les Nouvelles Calédoniennes se faisaient notamment l’écho encore une fois des perturbations entre composantes au sein du FLNKS. On pouvait notamment y lire que la formation Palika “n’a pas participé au bureau politique élargi du FLNKS, tenu samedi à Dumbéa”, du jamais vu depuis plus de six ans. Un des motifs avancé sur cette prise de distance : “au dernier comité des signataires, la délégation de l’UC (union calédonienne, formation centrale du FLNKS, ndlr) menée par Pidjot et Wamytan s’est alignée systématiquement sur les positions de Pierre Frogier, y compris sur la clé de répartition, le rééquilibrage…, a souligné le patron de la province Nord, comme ils s’exprimaient au nom du FLNKS, la question est de savoir si leur base valide cela !” Rajoutons que le courrier arrive également alors que la Province présidée par Pierre Frogier avait à l’origine accordé en mars dernier une aide de 14 millions de Fcfp (lire encadré). Aide pour laquelle Pierre Frogier demanda finalement le remboursement.

La sensibilité du thème choisi par Mathieu Kassovitz est sans nul doute des plus élevée mais faut-il pour autant s’opposait au tournage ? Faut-il s’opposer aux tournages sur le 11 Septembre par exemple ? Faut-il s’opposer aux tournages sur la guerre du Vietnam ? Faut-il s’opposer aux tournages sur la guerre d’Algérie ? Faut-il s’opposer à tous les tournages qui heurtent ?

PL

L’avis du Tahoeraa

Le Tahoeraa a réagi sur son site internet à la polémique suscitée par le film de Mathieu Kassovitz, L’ordre et la morale et de constater : “Ça y est les donneurs de leçon de l’hexagone français sont en marche pour apprendre aux Calédoniens leur histoire…” “On peut remarquer, continue le parti orange, que ce n’est pas aux auteurs du film à venir critiquer vertement un des plus importants élus du caillou, le député Pierre Frogier, président de la Province Sud, accusé par le producteur du film Christophe Rossignon de rechercher ‘ un coup politique ‘”. Le Tahoeraa appelle à éviter, “à cette terre marquée par la douleur et les drames, la mort de Jean-Marie Tjibaou n’étant pas des moindres, de replonger dans les affres de la guerre civile. La Calédonie nous a appris depuis la force du pardon”. Et de terminer : “Ne venons pas, ne venez pas, avec vos querelles d’argent (qui a payé quoi, qui n’a rien demandé, qui n’a rien obtenu) rendre l’avenir plus difficile qu’il ne s’annonce pour les communautés aujourd’hui indissolublement liées s’ils veulent avoir un destin commun”. ”La polémique doit cesser. La Polynésie, elle saura phagocyter comme il faut toutes les complications pouvant découler du tournage du film. Faisons confiance à notre Pays et à sa population. Une certitude cependant, la promotion touristique de notre Pays à l’étranger n’y gagnera rien du tout. Kassovitz, ça n’est pas encore Marlon Brando”.

“L’ordre et l’oubli ?”

Oscar Temaru entre dans la danse des réactions apportant son soutien total au tournage deMathieu Kassovitz dans le communiqué cidessous, publié in extenso.

“Le président de l’assemblée de la Province Sud et député UMP, M. Pierre Frogier, dans un courrier adressé au président de la Polynésie française, M. Gaston Tong Sang, dit son regret et ses réticences à propos du tournage à Tahiti et dans les îles du film de M. Mathieu Kassovitz relatant les événements qui ont conduit au drame d’Ouvéa. Alors que les Calédoniens ont su “depuis ces heures terribles de 1988 (…) trouver la voie de l’apaisement”, M. Frogier estime que “tout ce qui menace cette paix chèrement acquise par les efforts de chacun, doit être rejeté”. Il reproche au président Tong Sang d’avoir privilégié “les retombées économiques générées par ce tournage” et conclut sévèrement que ses “compatriotes - et notamment la composante polynésienne de notre communauté – apprécieront ces considérations”. Ce courrier a trouvé des soutiens dans la Province Sud. En tant que président du parti indépendantiste Tavini Huiraatira, président du groupe Union Pour La Démocratie et président de l’Assemblée de la Polynésie française, je connais bien la situation qui prévalait en Nouvelle Calédonie et qui a conduit à ce drame épouvantable. Je me suis rendu à plusieurs reprises sur le Caillou, dans les tribus et à Ouvea après l’assaut. Nous avons reçu chez nous les leaders indépendantistes kanaks. Jean Marie, Yéyé, Loulou, Paul, Roch, Yann et bien d’autres encore, ils sont nos frères de lutte. Si le film ne peut se tourner sur la Grande Île, c’est par respect pour les familles qui ont perdu des êtres chers. Leur douleur est encore vive. Mais j’ai rencontré récemment M. Charlie Pidjot, président de l’Union Calédonienne. Il m’a assuré de son soutien au projet de M. Kassovitz. La réconciliation entre les tribus kanakes d’Ouvea, de la Grande Terre et des îles a eu lieu grâce au courage de deux hommes, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, et grâce à deux grandes dames, Mme Marie-Claire Tjibaou et Mme Nana Yewene Yewene. Je comprends les réticences des leaders UMP calédoniens. Il faut se souvenir du comportement de l’État UMP. L’assaut de la grotte d’Ouvea par les militaires a été dès le départ conçu pour châtier et effrayer. Il n’y a pas eu de survivant. Les Vieux de la tribu de Gossana m’ont fait voir, quelques heures seulement après mon arrivée à Ouvea, cette mare de sang encore fraîche qu’ils ont versée. Ce fut un acte digne des guerres coloniales. Ces événements font partie de l’Histoire commune du peuple kanak et du peuple ma’ohi, ils ne doivent pas tomber dans l’oubli. Le mensonge n’est pas permis, nous avons tous un devoir de mémoire. Ces faits méritent d’être relatés, de manière livresque ou à travers les caméras d’un réalisateur de talent. Pour ma part, je soutiens pleinement le tournage de ce film. Ce serait une erreur immense et monstrueuse de croire que l’ordre c’est l’oubli. Nous aimerions bien trouver un réalisateur comme M. Kassovitz pour tourner un film sur l’Histoire du peuple Ma’ohi dont le titre pourrait être “Animara”. Pour ma part, et en ce qui nous concerne, j’ai oeuvré toute ma vie à cette aspiration légitime de tout peuple de manière pacifique. Je ne voudrais pas, que cette aspiration à la liberté prenne des voies moins pacifiques.”

Les 20 millions de Fcfp d’aide en suspens

Le Pays a dit oui à Kassovitz. Gaston Tong Sang a mis en avant “les retombées économiques générées par ce tournage pour votre collectivité” comme le lui a reproché lundi le député UMP et président de l'assemblée de la province sud de Nouvelle-Calédonie, Pierre Frogier. Le Pays, ravi de voir cette manne arriver, est prêt à faire des efforts pour aider le tournage. Mais ces efforts sont surtout logistiques. Le président du Pays s'est lui engagé à trouver une solution pour les barges et a donné une réponse favorable pour la mise à disposition de la flottille administrative nécessaire au transport de l'ensemble du matériel pour le tournage à Anaa, aux Tuamotu. Cette mise à disposition s'accompagne d'une condition : que le carburant soit à la charge de la production. Ce qui permet de diviser la note par deux (le budget prévu pour sept rotations de la flottille vers Anaa était de 42 millions de Fcfp). Reste la question de l'Apac (Aide à la production audiovisuelle et cinématographique) et l'aide de 20 millions de Fcfp souhaitée par la production. Le mois dernier, la commission consultative, sous l'égide du ministre Teva Rohfritsch, avait rendu un avis favorable mais depuis, des conditions non remplies à l'acceptation du dossier ont été dénoncées. Le ministère de la Reconversion économique s'appuie notamment sur un texte qui prévoit qu'un coproducteur local peut prétendre à une subvention de 20 millions uniquement s'il apporte 20% du budget total du film. Une situation que Marie-Eve Tafaatau, directrice générale de Pacific Productions ne comprend pas. “J'ai demandé que le dossier soit réexaminé. Si on applique ce texte, aucun co-producteur local ne pourra travailler avec des grosses productions internationales (le budget du film de Kassovitz dépasse un milliard de Fcfp). Ce texte n'a pas été appliqué avant”. Elle cite alors le cas d'Une lubie de Monsieur Fortune. “La productrice locale n'a pas eu besoin d'amener 20% lors du tournage”, décrit-elle. Dans un courrier le 6 mai dernier à Pierre Frogier, le producteur Christophe Rossignon avait expliqué que “la délocalisation du tournage répond à des impératifs de production et en aucun cas à une soudaine prise de conscience par les uns et les autres que notre projet pourrait menacer le processus de réconciliation calédonien. Nous ne pouvions en effet pas attendre six mois de plus pour régler de menus problèmes sécuritaires avec un individu isolé, sans mettre en péril le financement du film, d'où la nécessité de tourner cette année, mais ailleurs”. Le budget total du film est estimé à plus d'un milliard. Les retombées en Polynésie française devraient atteindre 500 millions de Fcfp. Aujourd'hui, 73 personnes ont été embauchées localement et 250 figurants, dont 30 Kanaks.

GASTON TONG SANG, président du Pays

“Les regards vont se braquer sur la Nouvelle-Calédonie et non pas sur la Polynésie”

Comment réagissez-vous à la lettre de Pierre Frogier qui dénonce le tournage du film “L’ordre et la morale” en Polynésie française ?

“Je suis un peu surpris de la lettre, de sa teneur et de sa tonalité. J’avais bien dit au producteur de Kassovitz que je ne voulais pas que le tournage de ce film détériore nos relations avec les Calédoniens. Je voulais avoir l’accord des Calédoniens et on m’a assuré qu’ils étaient d’accord pour que le film puisse être réalisé, mais pas en Nouvelle- Calédonie parce que les blessures étaient encore à vif, et qu’ils ne verraient donc pas d’inconvénient à ce que le film soit donc tourné en Polynésie ou ailleurs. Je n’ai rien contre Frogier mais c’est dommage que nous ne nous soyons pas vu avant parce que je ne connaissais pas sa position. Je suis un peu étonné aussi, parce qu’ils sont même allés jusqu’à accorder une subvention à la réalisation du film, donc cela veut dire qu’ils étaient d’accord pour que le film se réalise. Et ce n’est pas du tout pour pouvoir capter des retombées économiques. À la limite, qui profite de la publicité de ce film ? Ce n’est pas la Polynésie, ce sera la Nouvelle-Calédonie. On va parler d’Ouvéa, Ouvéa ce n’est pas à Tahiti, c’est en Nouvelle-Calédonie. Les regards vont se braquer sur la Nouvelle-Calédonie et non pas sur la Polynésie. On ne sert que de décor. La Polynésie apporte son soutien mais à travers des moyens logistiques. Frogier a réagi d’une certaine manière, il faudrait savoir ce que pense les autres. La question est de savoir si cela vaut le coup de tourner ce film quel que soit le lieu, je crois que c’est la question qu’il fallait se poser au départ. Et quand on m’a dit que les provinciaux étaient prêts, que le gouvernement calédonien était prêt à financer la réalisation de ce film, je ne comprends pas pourquoi le fait de tourner en Polynésie pose des problèmes à nos amis Calédoniens.”

Est-ce que vous allez répondre à Pierre Frogier ?

“Oui, je vais lui répondre, mais gentiment.”

HISTORIQUE

  • 9 MARS 2010 La province sud de Nouvelle-Calédonie accorde une subvention de 14 millions de Fcfp pour la réalisation du film. 4 6 JUILLET Le député UMP et président de l'assemblée de la province sud de Nouvelle-Calédonie, Pierre Frogier demande le remboursement de ces 14 millions de Fcfp après la décision du producteur de tourner le film en Polynésie.
  • 6 MAI Le producteur Christophe Rossignon explique dans un courrier à Pierre Frogier, président de l'assemblée de la province sud, que “la délocalisation du tournage répond à des impératifs de production et en aucun cas à une soudaine prise de conscience par les uns et les autres que notre projet pourrait menacer le processus de réconciliation calédonien”.
  • JUILLET Au début du mois, “l’association des prisonniers politiques, les familles des victimes de la grotte d’Ouvéa, la population d’Ouvéa, et au nom des coutumiers d’Ouvéa” affirment ne voir “aucune objection à ce que le tournage se fasse en terre polynésienne”. Les travaux sur l’atoll de Anaa sont lancés.
  • 16 JUILLET “Je déplore que vous n'ayez pas cru devoir tenir compte des vives réserves que nous avons manifestées à ce sujet”, souligne Pierre Frogier dans un courrier adressé au président du Pays. “Tout ce qui menace cette paix chèrement acquise par les efforts de chacun, doit être rejeté.”
  • 19 JUILLET Dans un courrier, le producteur du film, parle d'un “malhonnête revirement de position. M. Frogier semble tenter un coup politique impossible. Impossible car mensonger et diffamatoire”.
  • SEPTEMBRE 2010 Le tournage doit commencer dans deux semaines

Patrice Lafforgue
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Commentaires anonymes

20/08/2010 à 17h52

Oscar a tort sur une chose et raison sur l'autre..
Depuis le début on dit à M.K. que même si les familles de ceux qui sont morts dans la grotte disent bien vouloir que le film soit fait ne se rendent pas compte à quel point la souffrance va être ravivée et que c'est insupportable.
Donc Oscar a tort d'encourager la réalisation du film.
Par contre une histoire polynésienne serait une super bonne idée, pas celle qu'il a dans la tète, l'histoire de la reine Pomare par exemple,ou d'avant le contact. Les valeureux navigateurs...

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