Alexandre Léontieff meurt subitement

Publié le mardi 03 mars 2009 à 11H00

HOMMAGE. Alexandre Léontieff est mort hier midi à l’âge de 60 ans d’une crise cardiaque. Ancien ministre, ancien député, ancien président du gouvernement, son parcours politique est un pan de l’histoire polynésienne. Il dirigeait depuis 2004 la CPS. Il était marié et père de trois enfants.

L’ESSENTIEL

  • Alexandre Léontieff est décédé hier d’une crise cardiaque. Son corps sera exposé en fin de journée dans le hall de l’assemblée de Polynésie selon ses dernières volontés. Il sera inhumé demain matin à l’Uranie à 9 heures
  • Toute la classe politique est unanime aujourd’hui pour saluer la mémoire de l’ancien président du gouvernement qui a connu tous les succès et encaissé tous les coups durs
  • Depuis 2004, il était le directeur général de la CPS. Les employés témoignent

Emporté “ dans une sorte de mouvement de l’histoire”. C’est ainsi qu’Alexandre Léontieff, décédé hier midi d’une crise cardiaque, analysait son engagement en politique. Il en parlait comme d’un “virus” qui empêchait “de mener une vie régulière et saine” (tome III de Central story, écrit par Alain Mottet). Un “virus” qu’Alexandre Léontieff attrape très jeune. Né le 20 octobre 1948 à Teahupoo, ce petit-fils d’un général russe exilé au lendemain de la Révolution d’Octobre, frère de Boris, Pierre, Igor et de trois filles, est le premier étudiant polynésien à revenir au milieu des années 70 de métropole avec un titre de docteur en économie. Il est brillant, c’est un sportif de haut niveau (médaillé d’argent au saut en hauteur aux jeux du Pacifique Sud à Nouméa en 1966) et il a, qui plus est, la fibre politique. Gaston Flosse ne s’y trompe pas. En 1977, après deux ans passés comme chargé de mission auprès du secrétaire général de la Polynésie française et quatre ans comme chef de service des Affaires économiques, il est propulsé numéro deux du parti au fei. “Il apparaissait comme un des espoirs du Tahoera’a, commente l’universitaire Jean-Marc Regnault. Il faisait partie de la garde rapprochée de Gaston Flosse.”

À cette époque, le jeune Léontieff collabore avec le président du Tahoera’a à la rédaction d’un nouveau statut (il sera également associé aux négociations statutaires de 1984 et 1990). À l’accession de son mentor au pouvoir en 1984, il devient ministre de l’Économie, du Plan, du Tourisme, de la Mer, de l’Industrie et du Commerce extérieur. Il fonde alors un nouveau parti, Te Tiarama “le flambeau”. En février de la même année, Gaston Flosse est contraint de céder sa place sous la pression de Paris qui ne veut plus de cumul des mandats et sous la pression d’un conflit social impliquant les dockers du port de Papeete. La logique veut qu’Alexandre Léontieff lui succède, mais Gaston Flosse choisit à sa place le maire de Arue, Jacky Teuira. Le dauphin est mis de côté (lire l’analyse de Jean-Marc Regnault). Des années plus tard, à la fin de son mandat de président du gouvernement en 1990, il dira de la politique qu’elle est “éphémère et ingrate”. “Il y avait un jeu à trois très compliqué”, décrit Jean-Marc Regnault. D’une part, Gaston Flosse n’était pas content de son successeur, et en même temps, Alexandre Léontieff voulait reprendre le pouvoir envers et contre Gaston Flosse.” Il y parviendra en décembre 1987. À 39 ans, lui qui depuis un an est député à l’Assemblée nationale (RPR, avec Gaston Flosse), devient le plus jeune président du gouvernement de la Polynésie. Il est élu par 28 conseillers, des transfuges du Tahoera’a et des membres de l’opposition.

En 1991, Gaston Flosse revient au pouvoir. Les anciens alliés d’Alexandre Léontieff le rejoignent. Commence alors une traversée du désert semée d’embûches. En 1995, il rompt le contrôle judiciaire auquel il était astreint dans le cadre de l’enquête sur le golf de Opunohu. Arrêté, il purge une peine de deux mois de prison à la Santé. Son retour en Polynésie est marqué par son retour à la vie publique. Il rejoint le Tavini Huiraatira en1996. “Il en a été une des têtes pensantes”, explique Jean-Marc Regnault. Il est le principal artisan du programme de 1996, “un programme assez libéral alors qu’il était jusque-là assez socialisant”. Sur les bancs de l’assemblée, il forme avec Jacqui Drollet et Hiro Tefaarere un groupe d’orateurs féroces. En 1998, il est condamné en première instance pour corruption dans l’affaire du golf de Opunohu à 3 ans d’emprisonnement, dont deux fermes et à 5 ans d’inéligibilité. En septembre 2001, il démissionne du Tavini et l’année suivante, la Cour de cassation confirme la peine. Gaston Flosse lui offrira alors la présidence du conseil d’administration de la Sagep, un geste qui signe entre les deux hommes la “paix des braves”. “Qui n’a pas eu de démêlés avec la justice ?”, justifie le président du Pays d’alors pour expliquer cette main tendue. Alexandre Léontieff est alors incarcéré depuis une semaine à Nuutania. La liberté conditionnelle lui sera accordée en raison de sa réadaptation sociale. Depuis 2004, il était le directeur général de la CPS, nommé en conseil des ministres. Il était marié et père de trois enfants.

FR



Analyse Jean-Marc Regnault, chercheur associé à l’UPF

“À la fin des années 70, début des années 80, il apparaissait comme un des espoirs du Tahoera’a. On le présentait même comme le dauphin de Gaston Flosse. Les choses se sont réellement gâtées quand Gaston Flosse a dû démissionner de son poste de président au début de l’année 1987, car à Paris on voyait d’un mauvais oeil le cumul de ses fonctions de président du gouvernement et de membre du gouvernement français. (…) Pour la succession, il y a eu un petit débat au sein du Tahoera’a et finalement c’est Jacky Teuira qui a été choisi. S’en est suivie une série de querelles. Il y avait un jeu à trois très compliqué. D’une part Gaston Flosse n’était pas content de son successeur, et de l’autre, Alexandre Léontieff voulait reprendre le pouvoir envers et contre Gaston Flosse. Dans ce jeu compliqué, le Tahoeraa s’est un peu divisé à la fin de l’année 87.

En décembre, il y a eu la menace du dépôt d’une motion de censure. La veille ou l’avant-veille de son examen, le président Jacky Teuira a souhaité démissionner parce qu’il estimait qu’il n’avait pas à être censuré. Effectivement, cela posait l’éternel problème que l’on a en Polynésie. Les élections en mars-avril 1987 avaient donné une large majorité au Tahoeraa et l’on va retrouver dans la nouvelle majorité avec Alexandre Léontieff, les battus du suffrage universel, le Ia Mana, le Here Ai’a, le Ai’a Api… Alexandre Léontieff va se trouver à la tête d’une majorité très hétéroclite, disons hétérogène pour ne pas être méchant, mais elle était en fait hétéroclite. Le gouvernement d’Alexandre Léontieff a été ponctué d’une série de difficultés, de retournements de vestes de certains représentants à tel point que l’on parlait de techniques du yo-yo. Les ministres démissionnaient la veille d’une motion de censure pour retrouver leur poste à l’assemblée, parce que leurs suppléants s’étaient positionnés contre le gouvernement. Ils redescendaient le temps d’un vote puis remontaient ensuite comme ministres. Cela ne faisait pas très sérieux déjà à l’époque. Ce gouvernement n’a pas donné l’image d’unité, de travail. Alexandre Léontieff lui-même n’apparaissait pas comme un bourreau de travail comparé à Flosse. On disait qu’il arrivait souvent en retard au travail, qu’il ne passait pas beaucoup de temps au boulot. Il était vraiment en difficulté, et puis, il y a eu une sorte de rapprochement entre Alexandre Léontieff et le gouvernement socialiste des années 1990-91. Tout cela a bien compliqué les choses. Puis il y a eu les élections de 1991 où le résultat a été particulièrement émietté. Il y avait eu une division du camp Léontieff. Émile Vernaudon avait fait bande à part. Le soir des élections, on était bien incapable de savoir qui allait gouverner et il fallait absolument des alliances. Alexandre Léontieff avait réussi dans un premier temps à reconstituer l’alliance qui l’avait mis au pouvoir : quelques élus du Ia Mana, qui avaient été laminés par sa participation au gouvernement Léontieff, quelques élus du Here Ai’a et du Ai’a Api, plus divers représentants. Ces gens-là ont décidé de reconstituer une majorité. Un soir d’avril 1991 à Mahina, le shérif a réuni toutes ses sections. Tout le monde s’est mis d’accord pour se ranger du côté d’Alexandre Léontieff et ont juré sur la Bible. Le lendemain, les journaux annonçaient Léontieff président. Mais dans la nuit, Flosse et Vernaudon s’étaient vus. Le lendemain, Vernaudon a déclaré qu’il se ralliait à Gaston Flosse, le faisant ainsi redevenir président.”


Quelle a été son action publique au service de la Polynesie ?

“M. Alexandre Léontieff, né le 20 octobre 1948 à Teahupoo (Tahiti), est le petitfils d’un général russe (appartenant à l’état-major du tsar Nicolas II) qui reçut en 1916 des autorités françaises le titre de commandeur de la Légion d’honneur, décoré au péril de sa vie, M. Maxime Nicolaievitch Léontieff, né en 1871 en Russie et qui s’installa définitivement en Polynésie dans les années 30. Sorti second de l’École des cadets de Saint-Pétersbourg, Maxime Léontieff se voit décerner le titre honorifique de page de l’Impératrice. Appartenant à l’armée du tsar en tant que major général de l’État major général, il accepta de diriger l’une des trois brigades de 10 000 hommes que la Russie avait dépêchées sur le front de l’Est et en France en 1916. La brigade du général Léontieff s’est illustrée particulièrement à Salonique.

Cinq ans plus tard, accompagné de ses proches, il rejoindra la famille en Tchécoslovaquie, et arrivera en France au milieu des années 20 où il séjournera avant de mettre le cap, dans les années 30, sur la Polynésie, à l’époque appelée Établissements français de l’Océanie (EFO). Né en Polynésie, Alexandre Léontieff y passe son bac et part aussitôt pour la France où il entreprend des études universitaires d’économie à Rennes, puis à Paris à la Sorbonne. Docteur en sciences économiques, il entame tout d’abord, après son retour en Polynésie, une carrière administrative comme chef du bureau des finances pendant deux ans, puis, comme chef de service des Affaires économiques quatre ans durant.

C’est en 1977 qu’il se lance dans la politique au côté de M. Gaston Flosse, lequel misait beaucoup sur la jeunesse et les élites polynésiennes sans oublier les hommes et femmes d’expérience. Rapidement devenu n°2 au sein du parti, le Tahoeraa Huiraatira, proche du RPR et de Jacques Chirac, Alexandre Léontieff devint en 1977 conseiller territorial jusqu’à l’an 2000, date de son retrait de la vie politique active. Alexandre Léontieff a participé aux négociations statutaires de 1977, 1984, 1990 en tant que représentant de la Polynésie française. En 1984, le statut d’autonomie interne de la Polynésie enfin voté, Gaston Flosse est élu président du gouvernement de la Polynésie et Alexandre Léontieff nommé vice-président et ministre chargé de l’Économie. Deux ans plus tard, en 1986, les deux hommes sont élus députés à l’Assemblée nationale, lors de l’élection à la proportionnelle.

Alexandre Léontieff devint en décembre 1987 président du gouvernement, responsabilité qu’il conservera jusqu’en avril 1991. Après la dissolution de l’Assemblée nationale en 1988 par François Mitterrand, Alexandre est élu député de la Polynésie, poste qu’il conservera jusqu’en 1993. En 1990, Alexandre Léontieff, en tant que président du gouvernement de la Polynésie, participe à la bonne conclusion des accords d’association décennaux entre l’Union européenne et les Pays et territoires d’outre-mer associés (PTOMA). En 1988, le Premier ministre Rocard le nomme chargé de mission auprès de lui.

Alexandre Léontieff signe, au nom de la France, en juillet 1990, avec le Premier ministre de la Nouvelle-Zélande, l’accord dit de Wellington signé également par les autres pays et territoires. Cet accord de Wellington est ratifié par la suite par l’Onu. Alexandre Léontieff a été le seul élu d’outre-mer à diriger une délégation de la France dans une négociation internationale et à signer au nom de la France un accord international.

En 1992, suite aux accords de Maestricht et la nécessité juridique d’adapter en conséquence la Constitution française, le gouvernement de la République présente trois amendements avec pour consigne de refuser tout amendement parlementaire. Or, les directives européennes prennent la forme de lois ordinaires dans chaque État de l’Union européenne. Craignant pour l’autonomie de la Polynésie, Alexandre Léontieff, député non inscrit, propose d’ériger les statuts des territoires d’outre-mer au rang de lois organiques au lieu de lois ordinaires, en modifiant en conséquence l’article 74 de la Constitution. Ce dispositif juridique permet ainsi aux territoires d’outre-mer d’échapper aux directives européennes et de conserver les acquis de l’autonomie. Le vote public de l’Assemblée nationale sur son amendement lui donne la majorité. Le projet de loi constitutionnelle incluant l’amendement Léontieff est ensuite adopté par le Parlement réuni en Congrès à Versailles. C’est la première fois qu’un élu d’outre- mer devient constituant.

En 2002, Alexandre Léontieff est nommé président du conseil d’administration de la Société d’économie mixte d’aménagement et de gestion de la Polynésie française (Sagep). Depuis décembre 2004, M. Alexandre Léontieff assume le poste de directeur général de la Caisse de prévoyance sociale de la Polynésie française nommé par le conseil des ministres de la Polynésie. Avec ses nouvelles responsabilités, Alexandre Léontieff devint ordonnateur d’un budget de plus de 100 milliards de Fcfp, soit la moitié de celui du Pays. Alexandre Léontieff, devenu observateur de la vie politique locale, a conservé avec l’ensemble des personnalités politiques et de la vie civile des relations cordiales et franches en faisant sien le dicton adapté à la Polynésie : “En politique, il ne faut pas avoir de la rancune, mais de la mémoire”. Marié à Mairenui, il était père de trois enfants : Dimitri, Grégori et Aliocha. Il manquera à tous.”

La CPS

Florence Richard
Imprimer Recommander Wikio Facebook Twitter digg

Légal

  • Droits de reproduction
    et de diffusion réservés
    © 2007-2011
    Les Nouvelles de Tahiti

  • Recommandations LNT

    Gardons Contact !

     

    Tous nos fils RSS   Contactez-nous !   La FanPage des Nouvelles de Tahiti   Suivez LesNouvelles.pf sur Twitter !   Le Channel Youtube des Nouvelles de Tahiti