Francis Cowan : “un homme d’exception”

Publié le mardi 06 janvier 2009 à 10H50

HOMMAGE. Olivier de Kersauson, navigateur passionné et ami de Francis Cowan, a tenu à adresser quelques mots au tahua va’a. Pour lui, le pionnier du renouveau de la navigation traditionnelle a été tout simplement exceptionnel.

 

L’ESSENTIEL

  • Francis Cowan est décédé dimanche matin à son domicile
  • Olivier de Kersauson, qui a préfacé sa biographie parue l’an dernier aux éditions Le Motu, a tenu à lui rendre hommage
  • Pour l’Amiral, le tahua va’a était “le dépositaire et l’héritier d’un savoir”

Comment vous êtes-vous lié d’amitié avec Francis Cowan ?

“Avec Francis Cowan, on s’est connu en 1957 et il avait l’air d’avoir une grande connaissance du monde maritime polynésien. Une grande expérience de navigation dans ces eaux. Et d’année en année, toute la bonne impression que l’on avait de lui n’a fait que se confirmer.”

Qu’est-ce qui vous plaisez chez ce navigateur ?

“Le parcours intellectuel et maritime de Francis Cowan est très exceptionnel. Il est très riche et audacieux. Ne serait-ce qu’avec Bishop en 1956. C’était vraiment audacieux. C’était gonflé de faire ça avec tous les risques maritimes. C’est assez remarquable. J’ai beaucoup de respect et d’affection pour lui. On pouvait poser les vraies questions qui ne pouvaient jamais être posées avec lui.”

Qu’est-ce qui faisait de lui un homme exceptionnel ?

“C’est quelqu’un qui avait une réflexion basée sur du réel. Très souvent les réflexions dans ce milieu sont basées sur la lecture et non par le fait de naviguer. Francis, lui, était un personnage qui était d’une grande valeur intellectuelle. Chez Francis, on avait l’impression qu’il était le réel héritier culturel, non pas dans le sens tchatche, mais maritime. Il est de ce genre de Polynésiens qui ont effectué des parcours exceptionnels dans cet océan qui n’a de Pacifique que le nom. Dans la préface de son livre, je me suis posé la question de qu’est-ce que les dieux polynésiens lui avaient soufflé à l’oreille. Il était habité par quelque chose, non comme un illuminé, mais par la passion.”

Selon vous, c’était donc un grand homme ?

“Oui. Il était vraiment dépositaire de quelque chose d’autre. Pour moi, il était de cette nature. Francis avait le don de l’intelligence appliquée. Sa vie est une histoire maritime formidable parce qu’il y a des gens qui réfléchissent et d’autres qui agissent. C’est rare qu’il y ait les deux en même temps. Et moi je l’ai toujours considéré comme quelqu’un d’exceptionnel. Quand j’avais l’âge de 23 ans, déjà il m’impressionnait parce qu’il avait un regard maritime très intelligent.”

Sa vie est une histoire maritime formidable

Comment le décririez-vous ?

“Aujourd’hui je dirais que Francis était tout de même discret. Un homme intelligent. Il avait une vraie culture. Comme je le disais, il faisait une recherche historique, mais il ne se contentait pas de lire. Il vivait ses aventures. Et chez lui, ce qu’il y a de très intéressant c’est qu’il y avait l’enthousiasme et le doute. Ce sont deux vecteurs différents. L’un, l’enthousiasme représente le moteur et l’autre le doute, c’est l’approche, la réflexion. Il a toujours eu cela en lui. Il était l’héritier désigné de quelque chose. On n’a pas cette force et cette conviction si l’on n’est pas habité par quelque chose. Mais à côté de cela, il était quelqu’un de vraiment gentleman. Il y a trois semaines, je l’ai vu pour la dernière fois avant de partir en Argentine et j’ai vu un vieux monsieur se battre avec beaucoup d’élégance devant la mort. Sa mort m’a affecté parce que l’on n’aime pas voir tourner une page de sa propre vie. Il n’y a pas aujourd’hui à ma connaissance de Francis Cowan Junior. Cela me fait de la peine. Francis était dévoué et humble. Et je pense que ce qui l’a tenu en vie c’était son rêve, le Hawaiki Nui 2. La maladie s’attaquait à lui et d’avoir un tel rêve était une barrière à la maladie. Je pense qu’il aurait aimé concrétiser ce rêve.”

Un hommage ?

“Aujourd’hui si je devais lui rendre un hommage, je dirais que comme Tehei, un ancien capitaine des Australes, il est l’un des hommes qui était dépositaire de cette passion de la mer qu’ont obligatoirement eu les Polynésiens quand ils étaient de grands migrants. Il n’était pas dans le rêve, mais dans le réel. Il était très émouvant en réalité parce que je pense que les personnes qui ont la passion, le respect et la connaissance sont touchantes et émouvantes. Cela leur fait un don en plus. C’était un vrai personnage. Francis Cowan était quelqu’un.” Pensez-vous qu’aujourd’hui quelqu’un serait en mesure de prendre sa relève ? “Je ne sais pas, mais lorsqu’une lumière s’éteint, on n’est pas forcément capable de voir celles qui sont en train de naître. C’est très difficile de répondre, mais il faut faire confiance en cette force des gens et en l’âme de ce pays, de cette culture.”

Un dernier mot ?

“J’aimerais que le monde polynésien n’oublie pas cet homme qui, à sa manière, était l’un des meilleurs d’entre eux. J’ai connu un homme d’exception. On m’a souvent demandé de faire la préface de livre, mais je n’ai jamais voulu mais là j’était fier de faire celle de Francis. Francis était le dépositaire du savoir de la navigation maritime traditionnelle. Il était tout simplement formidable. Je pense que s’il avait un dernier rêve c’était de ne jamais mourir pour courir toutes les mers du monde.”

Propos recueillis par Jenny Hunter

Condoléances et hommages

GASTON TONG SANG, président de la Polynésie française

“Il lègue un héritage irremplaçable”

“C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai appris le décès de M. Francis Cowan. L’intrépide navigateur et aventurier Francis Cowan, par sa passion pour la navigation traditionnelle, a su faire renaître l’âme des pionniers du Pacifique, les ancêtres du peuple polynésien. Ses expéditions maritimes hors du commun, avec pour seuls instruments de navigation sa connaissance du ciel et de l’océan, lui ont valu l’admiration de ses contemporains et la fierté des Polynésiens. C’est une grande figure de la culture et de la navigation que la Polynésie perd avec regrets aujourd’hui. Il lègue à la Polynésie et aux Polynésiens un héritage irremplaçable de connaissances et figure désormais dans le Panthéon des grands navigateurs de notre époque. Francis Cowan restera dans nos mémoires un exemple d’accomplissement des rêves et des passions. Je souhaiterais, en mon nom et au nom du gouvernement de la Polynésie française, adresser à sa famille et à ses proches mes sincères condoléances et leur apporter tout mon soutien dans cette douloureuse épreuve. Puisse-t-il effectuer son ultime traversée, une dernière fois guidé par les étoiles, en paix.”


RICHARD TUHEIAVA, sénateur

“Il est des hommes, rares”

“Il est des hommes, rares, qui vivent leur passion et ont une passion pour la vie. Parmi eux, Francis Puara Cowan, dandy élégant, au verbe aussi précis que ces cartes écrites sur le papier ou dans le ciel de ses ancêtres. Amoureux de la mer dans sa beauté féminine, respectueux aussi de ses fureurs qui rappellent l’homme à son insignifiante dimension, Francis a navigué dans la vie, toujours aux commandes de sa destinée. Et s’il a, en ce dimanche 4 janvier 2009 décidé de prendre un nouveau cap, c’est n’en doutons pas pour aller tutoyer les étoiles qui l’ont guidé aux côtés d’Eric de Bishop sur le Tahiti Nui, puis aux cotés de son gendre, Matahi Brightwell, sur Hawaiki Nui, de Tahiti au Chili, ou Aotearoa. À sa famille, j’adresse mes plus sincères condoléances, et ce soir, je regarderai le ciel en y cherchant une nouvelle étoile nommée Francis Puara Cowan.”


LE GROUPE UDSP

“Bon vent, e ia maita’i to tere”

“Francis Cowan, homme libre, toujours tu chériras la mer … Francis Puara Cowan réellement dans son élément sur l’eau, à respirer les embruns et scruter l’horizon et ressentir sous ses pieds les mouvements de la houle. Maître des navigations, tant européenne que polynésienne, il avait l’esprit d’aventure et de découverte de ses multiples ancêtres. Sillonnant tout d’abord nos îles d’est en ouest, du nord au sud, il décide un jour de s’embarquer dans l’aventure du radeau de bambou Tahiti Nui, aux côtés d’Eric de Bishop. Ils rallieront le Chili, depuis Tahiti, en 1956. Presque 30 ans plus tard, la passion de la navigation traditionnelle le poussera, avec son gendre Matahi Brightwell, jusqu’aux côtes de la Nouvelle-Zélande sur le va’a tau’ati Hawaiki Nui, construit par eux-mêmes. Hier, ce tahua va’a, ce maître de la pirogue polynésienne, s’est embarqué pour sa dernière traversée. Et si nos coeurs lourds adressent toutes nos condoléances à sa famille, nous voulons dans le même temps souhaiter à Francis Puara Cowan : “Bon vent, e ia maita’i to tere”.”

L’éclairage

  • Francis Cowan était l’un des plus grands navigateurs polynésiens.
  • Il s’est éteint dimanche matin des suites d’une longue maladie.
  • Il était considéré comme le maître de la pirogue polynésienne.
  • Le tahua va’a était né le 6 mai 1926 à Papeete.
  • En 1944, alors âgé de 17 ans lors d’un stage de voile en Nouvelle-Zélande, il comprend l’importance de l’océan pour lui.
  • En 1956, il part vers le Chili avec Eric de Bishop sur un radeau de bambou, le Tahiti Nui.
  • En 1981, il entame la construction du Hawaiki Nui avec lequel il rallie la Nouvelle-Zélande sans instrument.
  • Son dernier rêve était de réitérer son exploit de 1956, celui de rallier le Chili, mais sans instrument de navigation à bord de sa nouvelle pirogue, le Hawaiki Nui 2, toujours en construction.
  • En 2007, il sort sa biographie Francis Cowan, le maître de la pirogue polynésienne signée de Jean- Marc Pambrun et préfacé par Olivier de Kersauson. Il retrace ses fantastiques aventures.
  • Ce livre comporte également de nombreuses photos et gravures illustrant l’aventure du tahua va’a mais également celles des premiers navigateurs polynésiens.

Jenny Hunter
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