Publié le samedi 07 mars 2009 à 09H35
BIODIVERSITÉ. Un programme général d'aires marines protégées sera-t-il mis en place en Polynésie française en 2010 ? Une étude est en cours qui devrait fournir clé en main au gouvernement polynésien les stratégies à adopter pour la protection des écosystèmes polynésiens.
L’ESSENTIEL
- Le Reef Check Polynésie et l'Agence des aires marines protégées mènent une “étude écorégionale du milieu marin en Polynésie française”, qui devrait aboutir d'ici un an
- Il s'agit de confronter les connaissances scientifiques sur la biodiversité au fenua aux usages et aux pressions exercées par l'homme sur cette biodiversité
- L'Agence des aires marines protégées fera des propositions de stratégie pour la protection de la biodiversité, propositions qui seront discutées avec le gouvernement polynésien
Élodie Lagouy veut “proposer au gouvernement un plan général pour la gestion des écosystèmes”. La coordinatrice de l'association Reef Check Polynésie s'est lancée, avec l'Agence française des aires marines protégées, dans un vaste et long programme, destiné à mettre en lumière les zones du fenua à protéger prioritairement, par le biais d'aires marines protégées (AMP) comme il en existe déjà à Moorea ou Fakarava (voir ci-contre). Et puisque cette étude implique que tous les scientifiques travaillant sur la biodiversité polynésienne soient consultés, une importante série de réunions s'est tenue durant toute la semaine du congrès scientifique. Une synthèse a été établie par les scientifiques en question puis présentée au ministre de l'Environnement, Georges Handerson mercredi dernier, 4 mars. Georges Handerson est a priori intéressé : c'est lui qui avait signé, le 21 novembre 2007 avec Jérôme Bignon, le président de l'Agence des aires marines protégées, un accord-cadre visant à développer les AMP en Polynésie française. L'enquête qui est en cours en est donc une suite logique. Il s'agit, pour être technique, d'une “étude écorégionale du milieu marin en Polynésie française”. Elle consiste en trois phases : d'abord un bilan des connaissance sur la biodiversité, ensuite l'étude des usages de cette biodiversité par l'homme, et enfin la définition d'une stratégie de protection de la biodiversité.
Moruroa sera peut-être retenu simplement à cause des usages !
La première phase a touché au but, mercredi midi, à l'hôtel Beachcomber. Sophie Brugneaux (AAMP) et Élodie Lagouy (Reef Check) y ont fait le bilan des entretiens réalisés avec les meilleurs spécialistes de la biodiversité polynésienne sur dix thèmes différents : bénitiers, autres mollusque, cétacés, coraux, crustacés, géomorphologie, oiseaux, poissons côtiers, requins et tortues. Dix couches d'informations qui ont été superposées, pour voir quelles îles sont concernées par le plus grand nombre de thématiques. Rangiroa, Fakarava, Nuku Hiva, Tahiti, Tahaa, Raiatea, Hao, Maturei Vavao ou les Gambier semblent remporter la palme : ce sont les endroits où, selon les scientifiques, les enjeux écologiques sont les plus nombreux. Toutefois, la question est loin d'être réglée. Certaines îles seront peut-être retenues pour une problématique unique, d'autres pour leur position géographique significative, etc.
Et ce n'est encore que la première phase de l'enquête. Élodie Lagouy doit maintenant établir une carte des “usages” de la biodiversité : la pression démographique, les zones de pêche, les activités économiques ou touristiques, etc. Par exemple, “Moruroa, qui n'apparaît pas sur la carte des enjeux écologiques, sera peut-être retenu simplement à cause des usages”, a ironisé mercredi un scientifique présent au débat, faisant référence aux essais nucléaires qui s'y sont déroulés jusqu'en 1995. Cette carte des usages sera superposée à la première carte de la connaissance écologique lors d'une nouvelle réunion prévue les 20 et 21 novembre à Moorea. Commencera alors à se dessiner des îles ou des zones maritimes prioritaires. L'Agence des aires marines protégées fera alors “des propositions de stratégie pour la protection de la biodiversité, propositions que nous discuterons bien sûr avec le gouvernement polynésien”, annonce Sophie Brugneaux. Le ministre polynésien de l'Environnement qui aura la chance d'être en poste en 2010 aura toutes les cartes en main pour établir une véritable politique globale de protection de la biodiversité marine en Polynésie française.
Benoît Buquet
ZOOM
Les aires marines protégées du fenua
Trente et une aires marines protégées existent aujourd'hui en Polynésie française. Depuis 1992, 10 400 hectares de l'atoll de Scilly et 960 hectares de Bellinghausen, au nord ouest de la Société, sont protégés. En 2004, le PGEM de Moorea a instauré huit aires marines protégées autour de l'île pour une surface marine totale de 969 hectares (19,8% de la surface du lagon). Enfin, la commune de Fakarava rassemble une vingtaine d'AMP. L'atoll de Taiaro est classé réserve intégrale depuis 1972, mais la réserve de biosphère de Fakarava regroupe depuis 2006 les sept atolls de la commune : les aires marines protégées couvrent au total 269 191 hectares, 7% de la surface terrestre et 20% de la surface de lagon. Une aire marine protégée (AMP) est un espace délimité en mer, sur lequel est fixé un objectif de protection de la nature à long terme, souvent associé soit à un objectif local de développement socio-économique, soit à une gestion durable des ressources. Une AMP se caractérise par une série de mesures de protection : suivi scientifique, programme d'actions, chartes de bonne conduite, protection du domaine public maritime, réglementation, surveillance, information du public... Il peut s'agir de protéger une espèce ou un écosystème, de reconstituer des ressources halieutiques, de gérer durablement un cadre préservé à fort attrait touristique ou de reconstituer un milieu dégradé. L'Agence française des aires marines protégées a été créée par le ministère français de l'Environnement en 2006.
Entretien Sophie Brugneaux, de l'Agence des aires marines protégées.
“Un jeu d'îles vainqueur sur le plan de la biodiversité”
Vous venez d'achever la première étape de l'étude. Quels en sont les résultats ?
“L'objectif de cette première étape était de mettre en avant les îles qui avaient le plus d'intérêt au niveau écologique. Nous avons raisonné par archipel. À la suite de plusieurs ateliers thématiques (coraux, poissons, tortues, bénitiers, requins, cétacés, etc.) et d'un atelier de synthèse qui ont eu lieu cette semaine, nous avons abouti à un jeu d'îles vainqueur par archipel sur le plan de la biodiversité et de l'intérêt patrimonial. Ça risque de bouger encore parce qu'il faut peut-être que nous modifiions certaines choses suite aux discussions que nous avons tenues dans cet atelier de synthèse. Par exemple, est-ce qu'un mégaptère présent à Rurutu compte plus que la présence cumulée de coraux, de poissons, de bénitiers, etc ? Il y a donc encore des petits détails à régler, rien que sur le plan écologique.”
Il y aura ensuite une deuxième phase ?
“La deuxième phase consistera à faire la synthèse des informations relatives aux usages et aux pressions qui s'appliquent dans les archipels. Ce sera un travail local qui sera réalisé par Élodie Lagouy en très étroite relation avec les autorités locales et les associations dans les archipels.”
Ces deux couches seront superposées ?
“Elles seront superposées lors d'un atelier qui aura lieu à la fin de cette année. L'idée est, en superposant les deux couches, de visualiser où se situent les enjeux prioritaires. Il y a peut-être des endroits qui vont apparaître comme étant d'un très fort intérêt patrimonial mais qui, ne subissant pas ou peu de pression, interviendront peut-être seulement dans un second plan en matière d'enjeu.”
L'objectif est de présenter un programme de protection de la biodiversité ?
“L'idée sera de faire simplement des propositions de stratégie pour la protection de la biodiversité, propositions que nous discuterons bien sûr avec le gouvernement polynésien. Ensuite, ces stratégies seront ou ne seront pas mises en place. Notre travail à nous est de proposer des stratégies, il s'arrêtera là.”
BERNARD SALVAT
“Favoriser l'émergence de nouvelles aires marines protégées beaucoup plus grandes”
La France, qui possède environ 50 000 km2 de récifs et lagons sur 600 000 km2 dans le monde, doit prendre au mois d'août le secrétariat de l'Icri, l'Initiative internationale pour les récifs coralliens. Le spécialiste des récifs coralliens, Bernard Salvat y travaille depuis longtemps. Il veut passer le relais à une “cheville ouvrière” incluant Serge Planes, l'actuel directeur du Criobe.
À quoi sert l'Icri ?
“Les États-Unis ont créé l'Icri en 1994. Plusieurs pays développés s'y sont associés : la France, la Suède, la Grande-Bretagne, l'Australie, le Japon, les Philippines et la Jamaïque. Cet Icri a un secrétariat qui tourne tous les deux ans. La France a déjà assuré le secrétariat de l'Icri en 1999 et 2000. Depuis, il est assuré par un tandem : aujourd'hui, les États-Unis et le Mexique. L'Icri a mené deux actions avec succès : nous avons sensibilisé les politiques, les gouvernements et les organisations du système des Nations Unies à ces problèmes de récif corallien. Cette sensibilisation porte ses fruits dans le classement d'aires marines protégées : le lagon de Nouvelle-Calédonie, la réserve de biosphère de Fakarava, le PGEM de Moorea, etc. Le second résultat intéressant, c'est le réseau GCRMN (Global coral reef monitoring network) qui fait un bilan tous les deux ans de l'état de santé des récifs coralliens. Le dernier état est sorti en décembre 2008. Il repose sur 17 régions dans la zone intertropicale et met en oeuvre plus de 350 chercheurs ou gestionnaires de récifs pour faire le bilan global.”
Qui va s'occuper du secrétariat français de l'Icri en août ?
“Il y aura un diplomate ou un homme politique à la tête du secrétariat de l'Icri. Nicolas Sarkozy a d'ailleurs promis qu'un ministre du gouvernement serait présent à la prochaine réunion, à Phuket en avril. Ensuite, il y a ce que moi j'appelle une cheville ouvrière, composée de trois personnes qui travaillent déjà avec moi depuis trois ans à l'Icri : Éric Clua, coordinateur du programme Crisp, Serge Planes, directeur du Criobe, et Francis Staub, qui a travaillé avec moi en 1999 et 2000. Cette cheville ouvrière assurera le secrétariat de l'Icri jusqu'en 2011.”
Quelles seront les dossiers prioritaires que la France devra gérer ?
“D'abord, nous devons indiquer notre pays partenaire. Ensuite, nous devons présenter un programme. J'ai passé aux ministères intéressés une dizaine de points pour donner une impulsion un peu nouvelle. Il faudrait favoriser l'émergence de nouvelles aires marines protégées beaucoup plus grandes (comme ont fait les États-Unis à Kiribati). Je pense aussi qu'il faut faire en sorte que l'Icri soit un petit peu plus gouvernementale et politique pour pouvoir inviter et prendre en charge des petits pays ayant peu de moyens. La troisième chose à faire, c'est de s'occuper des mangroves, qui sont un écosystème associé aux récifs coralliens, mais qui passent beaucoup moins bien dans les médias. Les menaces sur les mangroves sont pires encore que sur le corail.”
AGNÈS BENET
“Préconiser le reverdissement des terrains dès la mise en oeuvre de terrassement”
Agnès Benet, du bureau d'étude Progem (Protection et gestion de l'espace maritime), a donné mercredi soir au congrès des sciences du Pacifique les résultats de son étude sur “la réaction des coraux face aux changements climatiques en Polynésie française”, réalisée pour le compte du service de l'urbanisme. Extraits.
“Les résultats sont variables selon les auteurs et les modèles étudiés. Les modèles de prévision sont de plus en plus performants, mais ils manquent encore de fiabilité, surtout sur une échelle aussi petite que celle de la Polynésie française. Les prévisions dépendent également des mesures prises en faveur de la diminution de CO2 dans l'atmosphère. C'est pourquoi il faut rester prudent sur les perspectives. En considérant ces variations, j'attire votre attention sur le fait qu'une phase de blanchissement par an est prévue en Polynésie française à partir de 2040 environ. Le pH de l'eau de mer est également attendu entre 8,06 et 7,43, alors que le seuil de tolérance des coraux est compris entre 7,6 et 7,9. L'élévation du niveau de la mer n'est pas le paramètre le plus inquiétant pour les récifs coralliens. Cependant, il peut conduire les coraux à augmenter leur taux de croissance, ce qui peut avoir comme conséquence une réduction de la résistance de la structure du polype et rendre ainsi le récif plus vulnérable à l'érosion. (...) En Polynésie française, entre 2040 et 2100, la diversité des espèces corallienne sera modifiée. Ce changement est déjà en cours. Les genres Pocillopora, Porites, Pontipora sont les plus résistants et seront probablement ceux qui occuperont les niches écologiques dans l'avenir. Acropora semble être le plus sensible des genres rencontrés en Polynésie française. Il est donc probable qu'il soit remplacé par les plus résistants. (...) Si le changement climatique est une menace réelle à ne pas négliger, on peut d'ores et déjà agir en réduisant notre propre impact sur les milieux. Il faut poursuivre la préservation des lagons et des récifs avec notamment les outils de gestion que nous possédons comme le PGEM (...), les Aires marines protégées (...). Il faut préconiser le reverdissement des terrains dès la mise en oeuvre de terrassement. Et bien sûr, j'invite chacun d'entre nous à devenir acteur en diminuant sa production de CO2.”
SÉMINAIRES
Le congrès scientifique continue
Le congrès fini, les chercheurs continuent leurs réunions en Polynésie française. Depuis hier matin, une vingtaine de scientifiques de renom sont réunis au Criobe à Moorea pour discuter de la “Gestion des ressources et des habitats marins (lagons et récifs coralliens en Polynésie : entre légitimité et efficacité”. Autour du directeur du Criobe, Serge Planes, sont notamment invités à s'exprimer Tamatoa Bambridge, Dominique Wolton, René Galzin, Éric Clua, Miri Tatarata, Annie Aubanel ou Bernard Salvat. Ils doivent notamment répondre à une question précise : “Le "rahui" ou "ra' ui" peut-il être adapté pour une gestion contemporaine effectives des ressources marines ?” Le séminaire s'achèvera ce soir... Un second s'ouvrira, dès lundi et pour deux jours, toujours au Criobe, sur le thème “Espace public et développement durable”. Ce séminaire plus anthropologique réunira notamment Christian Ghasarian, Tamatoa Bambridge, Jean- Brice Herrensmidth, Jean Kapé ou Bernard Rigo, tous chercheurs en sciences humaines.
Benoît Buquet







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Commentaires anonymes
08/03/2009 à 11h58
Le conservationnisme est aussi un gagne-pain
Un vaste réseau international s'est développé à travers les ONG dont la raison d'être et les moyens de subsistance sont les aires protégées.
Des milliers d'emplois d'expatriés européens y sont dévolus.
Les experts et les chercheurs y trouvent un terrain d'expérimentation,
le personnel des ONG, un emploi et des responsabilités gratifiantes, les étudiants-chômeurs une occasion de se rassembler en ONG locale pour avoir des tâches de sous-traitance...
Plus que de gardiens du temple, le monde aujourd'hui a avant tout besoin d'États de droit, de paysanneries soutenues et correctement rémunérées, et d'entreprises bien encadrées par de véritables normes. Il manque une gouvernance mondiale qui puisse garantir à chaque être humain, le droit à un revenu minimal, à une alimentation saine et suffisante, à être soigné et à recevoir une éducation qui lui donne les moyens de maîtriser son destin. C'est vers cet objectif que doivent tendre toutes les politiques publiques, parce que le vrai développement durable suppose d'abord de garantir des conditions de vie décentes à l'humanité de demain.
Sylvie Brunel (Le Développement durable, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2004)