Publié le lundi 27 septembre 2010 à 11H15
ENTRETIEN. Après plus de 35 ans passés en Polynésie française, Jean Peres, l'un des principaux collaborateurs de l'ancien président Flosse avant 2004, s'apprête à quitter le pays pour rejoindre la métropole et se consacrer à la réalisation d'un ouvrage. Connu et apprécié pour ses propos et son attitude modérés, secrétaire général du gouvernement de 1984 à 2000 puis conseiller juridique de Gaston Flosse, Jean Peres revient sur cette période qui a marqué la Polynésie française. Il observe qu'à partir de 2000 “il y a eu peut-être quelques erreurs de commises dans cette administration et notamment dans la prise en main politique”, et confirme qu'il n'était pas d'accord avec la prime majoritaire de 33% instituée en 2004 qui a scellé la défaite du Tahoeraa.
L’ESSENTIEL
- La prime majoritaire de 33% instituée pour les territoriales de 2004, l'ancien conseiller juridique de Gaston Flosse n'était pas pour : “Si on avait retenu 25% la majorité gardait la majorité”, estime-t-il
- “1995, c'est une date importante, avec la reprise des essais nucléaires qui nécessitait là un gouvernement local à la main de fer”, se rappelle Jean Peres
- Selon ce proche collaborateur de l'ancien homme fort du pays : "il y a eu effectivement parmi les hauts-commissaires des gens qui ont tenté de s'opposer à la politique de Gaston Flosse et ils l'ont souvent payé d'une mise à l'écart ou d'un départ précipité"
Qu'est-ce qui vous pousse aujourd'hui à quitter la Polynésie française ? C'est un départ qui était prévu ?
“Oui, on peut dire que c'est toujours plus ou moins programmé, une décision de cette importance. Là, elle était assez brutale, je dirais qu'il y a environ un an qu'on a décidé avec mon épouse de partir. D'abord parce que l'âge de la retraite avait vraiment sonné. A 80 ans j'estime que même si on peut encore travailler –la preuve– il est temps de laisser la place à d'autres. Je continuais encore à travailler mais avec le risque d'une baisse de la capacité, ou alors on partait définitivement. Mais si je cessais de travailler, on quittait la Polynésie. Je ne me vois pas ici traînant sur les quais le soir, ou le matin au marché. Ou je travaillais, ou je rentrais. Et puis il y a une deuxième raison, c'est un peu mon état de santé qui s'est aussi aggravé il y a environ un an. Je suis encore valide bien entendu, mais là aussi l'âge commence à se faire sentir”.
À quoi allez-vous consacrer votre temps ?
"J'ai accumulé depuis belle lurette toute une pile de documentation, aussi bien livres qu’articles, revues, ouvrages administratifs, en vue de préparer cette retraite. C'est-à-dire que j'aurai à dépouiller cette montagne de papiers, voir ce qu'il y a dedans, garder ce qui me paraît bon et peut-être rassembler ça sous forme d'ouvrage, pas forcément d'ailleurs à destination du public. Ça peut être pour moi et pour mes amis. C'est déjà un grand but.”
1995, c'est une date importante avec la reprise des essais nucléaires qui nécessitait là un gouvernement local à la main de fer, parce qu'il ne fallait pas que quelqu'un dérape
Vous avez occupé un poste central dans les années 90, en tant que secrétaire général du gouvernement, poste créé en 1984 et que vous avez occupé jusqu'en 2000, que retiendrez-vous de cette période ?
“D'abord que les Polynésiens sont assez gentils, trop gentils peut-être, mais qu'ils sont assez malléables et que partant d'une administration qui était une administration gubernatoriale, même si le gouverneur n'existait déjà plus depuis 1977, et pour s'adapter très vite à une forme d'administration, on a casé des élus qui prenaient les rênes et qui donnaient des directives, qui dirigeaient les services administratifs, alors que dans le système ancien c'était le gouverneur jusqu'en 1977, le hautcommissaire après. Quand on a compris ça, on voit aussi la raison pour laquelle à partir de 1977 le gouvernement local, qui n'était pas encore le véritable gouvernement mais un conseil de gouvernement, a créé de plus en plus d'établissements publics, essentiellement administratifs à cette époque, pour échapper justement à l'emprise du gouverneur ou du haut-commissaire. Car c'était le conseiller du gouvernement en charge du secteur qui dirigeait en fait cette entreprise et non plus le représentant de l'État. Ce qui explique aujourd'hui qu'on est peut-être allé un peu trop loin, qu'il y a un peu trop d'établissements publics.”
Vous avez dans ce cadre eu l'occasion de travailler avec un personnage incontournable de la vie politique s'agissant de Gaston Flosse, que retiendrez- vous de lui ?
“Je ne sais pas s'il y a un sentiment central à retirer. C'est beaucoup plus l'ensemble d'une façon de faire qui l'ont amené à changer complètement la forme de l'administration polynésienne. Avant c'était donc une administration qui marchait au pas derrière le représentant de l'État. Après c'était une administration beaucoup plus décentralisée où bien sûr il y avait la patte incontestable du président du gouvernement, M. Gaston Flosse, mais aussi celle des ministres qui de plus en plus s'investissaient. Auparavant, ils rendaient compte de ce qui se passait dans le secteur dont ils étaient chargés. Dorénavant, ils vont diriger eux-mêmes et pas seulement rendre compte. La grande qualité du président Flosse ça a été de bien concevoir cela et de prendre les décisions qui s'imposaient pour que cela devienne une véritable administration autonome. C'était déjà l'autonomie qui était en marche.”
Il y a eu effectivement parmi les hauts-commissaires des gens qui ont tenté de s'opposer à la politique de Gaston Flosse et ils l'ont souvent payé d'une mise à l'écart ou d'un départ précipité de leur poste en Polynésie
Avez-vous senti ce que certains nomment une “dérive autoritaire” du régime mis en place ?
“Qu'est-ce qu'on entend par dérive autoritaire ? Est-ce des excès de l'autorité ? Ou au contraire, est-ce le fait que les autorités subordonnées se couchent littéralement devant cette autorité supérieure ? Moi je penserais plutôt aux deux. Il y avait bien sûr la volonté du président Flosse d'imposer ses points de vue et de diriger l'ensemble de la machine, mais il y avait aussi de la part des ministres et de la part des directeurs, chefs de services, un manque de volonté de s'opposer à la direction du gouvernement. Le président Flosse avait beau jeu de dire qu'ils dirigeaient, en fait il décidait à la place des ministres ou des directeurs. C'est vrai qu'il y avait une prise en compte très particulière de cette administration, mais de là à dire qu'il y avait une volonté de tout ramener à lui, non, je ne dirais pas ça. Il y a des ministres qui ont su garder leur part d'autorité sur les services dont ils avaient la charge. D'autres au contraire ont complètement abandonné et se sont inclinés.”
Avez-vous pensé, à un moment donné : “ça va trop loin”, notamment après 1995 ?
“1995, c'est une date importante avec la reprise des essais nucléaires qui nécessitait là un gouvernement local à la main de fer, parce qu'il ne fallait pas que quelqu'un dérape. Les syndicats déjà avaient trop tendance à déraper, il ne fallait pas que l'administration en fasse autant. Donc en 95, encore une fois, il y a eu une reprise en main, si tant est qu'il y en avait besoin, de la part du président Flosse. À partir de 2000, il y a eu peut-être quelques erreurs de commises dans cette administration et notamment dans la prise en main politique. Je n'en dirai pas plus, ce n'est pas à moi d'en juger, mais de là à dire qu'il y avait un excès d'autorité de la part du président Flosse, je ne crois pas.”
Pensez-vous que les affaires auxquelles doit faire face aujourd'hui l'ancien président Flosse soient justifiées ? Est-ce quelque chose qui devait arriver ?
“La justice tôt ou tard finit par découvrir ce qu'elle n'aurait peut-être jamais dû découvrir. Mais inéluctable, non je ne le crois pas. Ce n'était pas l'administration qui était gangrenée, c'était quelques esprits de courtisans autour du président Flosse qui l'ont sans doute poussé à certaines extrémités que tout le monde regrette, car si le président Flosse est déconsidéré c'est toute son administration et son gouvernement qui l'est. Mais ceci n'est le fait que de quelques courtisans qui entouraient le président Flosse. Peut-être plus à partir de l'an 2000.”
Vous avez été l'un des artisans du statut de 2004, on a cru comprendre qu'il y avait eu quelques réticences concernant notamment certaines dispositions de la réforme électorale, de cette fameuse prime majoritaire qui a finalement scellé la perte du pouvoir. Vous vous dites encore aujourd'hui qu'il aurait été mieux de ne pas faire cette prime ?
“Dans le statut il y a deux choses. D'une part l'organisation des institutions et leur fonctionnement, et là je n'étais pas du tout à la traîne, au contraire. J'estimais même qu'on aurait dû aller un petit peu plus loin dans une véritable autonomie pour, dans l'esprit du président Flosse d'ailleurs, éviter l'indépendance. Pour moi c'était la condition nécessaire pour éviter l'indépendance que d'améliorer et d'aménager cette autonomie. Le deuxième volet est celui du fonctionnement politique et notamment de la représentation politique des institutions. Alors là, je suis moins bien placé pour donner des indications ou tracer des voies. La politique c'est essentiellement l'affaire des élus, des politiques, et avant 2004 c'était essentiellement l'affaire du président Flosse. Il est vrai quand même qu'à propos de l'institution de la prime majoritaire, j'avais pensé qu'on allait un petit peu trop loin en donnant une prime de 33%. Et quand j'ai posé la question à savoir, pourquoi 33%, on m'a répondu que c'était à cause du nombre de conseillers élus dans les archipels qui est de trois et 33% de trois ça fait un. Ça permettait ainsi à la majorité qui était incontestablement celle du Tahoeraa d'avoir au moins un élu par archipel et sans doute deux, voire trois avec la règle majoritaire. Mais l'idée était donc au départ de dire : “nous aurons au moins un élu par archipel”, ce que je ne considérais pas comme étant un bon raisonnement, ni politique, ni mathématique d'ailleurs, car le statut prévoyait également que si le calcul de la prime aboutissait à un nombre inférieur à un entier, on arrondissait à l'entier supérieur. Ce qui fait que même si on avait abouti à 0,76% on aurait eu un siège automatiquement pour le parti majoritaire. Ceci étant, l'expérience nous a prouvé que jusqu'au dernier moment on a bien cru que Gaston Flosse était repassé juste, une fois de plus, mais on sentait que comme il devait encore arriver les résultats notamment de Faa'a, que ça allait basculer, ce qui est arrivé. Si on avait retenu 25% la majorité gardait la majorité, avec 33% elle y échappait vous savez de combien : 170 voix ou quelque chose comme ça. C'était très peu ! Perdre bêtement les élections et une majorité qui était acquise, pour si peu, c'était une erreur.”
Ce n'était pas l'administration qui était gangrenée, c'était quelques esprits de courtisans autour du président Flosse qui l'ont sans doute poussé à certaines extrémités que tout le monde regrette
Comment avez-vous vécu de l'intérieur cette révolution démocratique au Tahoeraa ?
“Le Tahoeraa était enthousiaste, uni derrière son chef et ils étaient persuadés qu'avec la nouvelle loi électorale ça sera encore mieux que la dernière fois et qu'ils remporteraient largement la majorité.”
Et cette fameuse soirée du 23 mai 2004 ?
“Cette fameuse soirée du 23 mai… L'enthousiasme a régné jusqu'à cinq minutes de l'annonce du résultat final. On sentait les troupes très motivées, très remontées et ça a commencé à déchanter vraiment à la fin, quand on a vu que dans la liste des résultats il manquait ceux de Faa'a. Et là on savait qu'il n'y avait pas de miracles, le Tavini l'emporterait largement. Et c'est vrai qu'au départ il y avait une bonne ambiance, une bonne excitation de la part des fidèles qui étaient venus.”
Que vous êtes-vous dit en votre for intérieur ?
“Ah… Je me suis dit : c'est foutu ! ”
Comment l'analysez-vous cette instabilité aujourd'hui liée à des ambitions de reprise du pouvoir ? Est-ce quelque chose qui devait arriver ?
“Rien n'est jamais inévitable. On aurait très bien pu se passer de ces péripéties pour la conquête ou la reconquête du pouvoir. Mais je crois que là, c'est la conséquence de la vision des Polynésiens de la vie politique locale. Pour eux, il n'y a qu'une seule chose qui compte, c'est la conquête du pouvoir. Peu importe finalement qui emporte ce pouvoir, on l'a bien vu encore très récemment avec l'annonce d'un scrutin municipal qui s'annonce et de la candidature d'une personne que beaucoup de gens estiment indigne de remplir à nouveau ces responsabilités. Mais pour le Polynésien je crois que ce n'est pas ça le problème. Le problème c'est que son leader, celui pour lequel il vote et suit aveuglément partout, remporte le pouvoir.”
Qu'aimeriez-vous dire aujourd'hui à Gaston Flosse ? Le voyez-vous régulièrement ?
“Nous ne nous voyons plus. Nous n'avons plus aucune raison de nous voir. Je suppose quand même qu'il a gardé un bon souvenir de l'époque durant laquelle nous avons travaillé ensemble. En tous les cas j'en garde un excellent. Comme je le disais tantôt, comme le disait Gaston Flosse, j'ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec lui et j'ai eu le sentiment qu'avec lui nous étions en train de bâtir une oeuvre nouvelle, de bâtir un pays nouveau.”
N'a-t-il pas manqué selon vous un certain contre-pouvoir parfois, peut-être l'État, afin de maintenir un certain cadre de la pratique politique ?
“Ce n'est pas impossible. Il y a eu effectivement parmi les hauts-commissaires des gens qui ont tenté de s'opposer à la politique de Gaston Flosse et ils l'ont souvent payé d'une mise à l'écart ou d'un départ précipité de leur poste en Polynésie. Et puis il y a eu les hauts-commissaires qui sont restés beaucoup plus longtemps mais qui n'ont pratiquement rien fait, qui n'ont pas bougé, qui n'ont pas essayé de s'opposer à la volonté du président Flosse. Est-ce qu'il ne fallait pas trouver un moyen terme entre le hautcommissaire qui était un peu le préfet "part en guerre" et celui qui écrivait des vers ? Je crois que oui. Je prendrais le cas d'une personne pour laquelle j'ai beaucoup d'estime et d'admiration, c'est Madame Boquet. Elle a su garder d'excellentes relations avec le président Flosse tout en faisant valoir quelle était la position de l'État, quelle était l'autorité de l'État. C'est cet équilibre difficile à trouver qu'il aurait fallu pouvoir inculquer à l'ensemble des gouverneurs et hauts-commissaires. Encore que du temps du gouverneur, c'était moins grave car on savait que c'était lui qui commandait.”
Propos recueillis par PL
Des Douanes au Haut-conseil
Jean Peres est né le 15 août 1930 en Bretagne. Après sa licence en droit, obtenue en 1950, il intègre l'École nationale des Douanes. Puis il est nommé rédacteur au ministère des Finances. En 1958, il occupe son premier poste outre-mer à Saint-Pierre et Miquelon, comme chef du service des Douanes. En 1965 il vient en Polynésie française pour y exercer les fonctions de chef du service des Finances. En 1973, c'est à Djibouti qu'il est directeur des Finances.
Six ans plus tard il est nommé Chancelier de la Résistance de la France aux Nouvelles Hébrides avant de retrouver la Polynésie en 1981, comme conseiller du vice-président du conseil de gouvernement. Il sera par la suite nommé secrétaire général du gouvernement de la Polynésie française, poste qu'il occupera de 1984 à 1999, avec une année de parenthèse en 1990 pour exercer les fonctions de receveur régional des Douanes en Guadeloupe. De 2000 à 2004, il est conseiller du président Gaston Flosse avant de devenir, à partir de 2004, membre permanent du Haut Conseil de la Polynésie française. Jean Peres est officier de la Légion d'honneur, commandeur de l'Ordre national du mérite, commandeur des Palmes académiques et commandeur de l'Ordre de Tahiti Nui.








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Commentaires anonymes
28/09/2010 à 14h54
alors qu'il a surement participé aux magouilles et autres ,je ne vois pas l'intêret de parler à demi mot soit on dit tout ou on ferme sa....bouche
Commentaires anonymes
28/09/2010 à 13h11
C'te comique celui-là, quand il parle de "quelques esprits autour de G.F qui l'ont poussé à certaines extrémitées" ...
Bien sur il n'y a aucune révélation dans son interview et bien sur il continue à se voir comme un créateur de la polynésie aux côtés de G.F.
En étant aussi proche de Gaston il devait forcément savoir un paquet de choses et c'est bien gardé de le dire, ce gentil monsieur modéré.
Il s'imagine encore que tous les polynésiens sont gentils et maléables comme à l'époque, ça sonne un peu comme incultes et manipulables dans sa bouche!
Commentaires anonymes
28/09/2010 à 08h58
Quand il parle des "courtisans", il oublie de dire qu'il en faisait partie, n'est ce pas monsieur Perez?
Commentaires anonymes
28/09/2010 à 07h30
Personnage extraordinaire qui comme René Leboucher avant lui ,a montré ce qu'est le dévouement au servie public et la compétence dans le discrétion.Sa connaissance du pays est irremplaçable et il faut espérer qu'il mette en forme ses souvenirs pour que soit conservé l'histoire de ces trente dernières années.
Contribution modérée
Commentaires anonymes
27/09/2010 à 18h43
Des révélations? (sans s'impliquer bien sur!), je crains qu'il ne puisse en faire. Vu son CV, il a fait une "carrière de fonctionnaire" sans faute.... pour un "rédacteur de base" il a bien réussi, un peu comme "Gastounet" ! Un fonctionnaire qui n'a pas fait de vague, et servi l'autorité, rien à dire.
Il peut rentrer sur le continent profiter de ses petites économies.
Commentaires anonymes
27/09/2010 à 16h00
Que des révélations cet homme pourrait-il faire! On reste malgré tout étonné de son départ, était-il donc si peu polynésien , à ne pas profiter des quais , du marché, de la vie tout simplement? De qui donc était-il le conseiller? Enfin , libre à lui, une époque se termine.