Publié le samedi 29 août 2009 à 08H54
Dans Anthropologie du christianisme, un ouvrage collectif dirigé par Yannick Fer & Gwendoline Malogne- Fer, et publié aux éditions l’Harmattan, Sylvia Richaud analyse l’impact des premiers codes missionnaires sur la société traditionnelle de Tahiti et ses îles. Rencontre.
L’anthropologue livre les répercussions de l’évangélisation sur la société
Pourquoi les missionnaires ont-ils instauré des codes ?
“Pour appuyer leur action évangélique. Ils ne pouvaient pas toucher les coeurs et les âmes sans changer les moeurs. Les codes missionnaires étaient des codes éthiques, des règles de vie sociale qui devaient servir de référence aux populations évangélisées. D’inspiration biblique, ils reprenaient le décalogue (les dix commandements). Mais ils comprenaient également une liste de 71 délits, très précis. Il y avait par exemple l’interdiction de cligner de l’oeil, l’interdiction de certains tatouages sur des parties du corps bien spécifiques. Il fallait vraiment être au fait des signes du paganisme de l’époque, et ils ont été aidés en cela par les arii (chefs).”
Le premier code, celui de 1819, a appuyé l’action évangélique mais il a surtout intronisé Pomare.
“Oui et non. Ce n’était pas à proprement parler une intronisation. Les missionnaires ont été des intermédiaires qui ont permis à Pomare d’asseoir sa souveraineté par le biais du code. Le premier article stipulait ‘Pomare, que Dieu a donné comme roi à Tahiti, à Moorea et à toutes les îles avoisinantes...’, en échange de quoi Pomare devait se soumettre à la loi divine. C’était un échange d’intérêt bien compris. Les missionnaires avaient besoin de l’aval de Pomare pour poursuivre leur action. Pomare, lui, était intrigué par la forme de gouvernance qui régissait l’Angleterre. Il voulait les mêmes pouvoirs que le roi Georges, étendus à Tahiti et aux îles. Pour cela, il lui fallait l’appui des missionnaires qui avaient une grande influence sur la population, puisqu’ils l’évangélisaient.”
Quel a été l’impact des codes missionnaires sur la population ?
“Les codes ont ébranlé les anciennes croyances. Ils se sont attaqués simultanément au pouvoir politique des arii et au pouvoir religieux des tahua (prêtres). Cela a occasionné de nombreuses transformations. Il y a eu un impact sur la vie matérielle avec l’introduction de la notion de propriété privée, qui n’existait pas dans la société tahitienne. Un impact sur les moeurs, sexuelles, entre autres. On a vu l’instauration de châtiments qui n’existaient pas, comme la pendaison. Mais les codes ont établi le respect de l’individu. Ils ont permis à la population de se protéger du pouvoir tout puissant des arii. Ils ont, en quelque sorte, octroyé un statut de citoyenneté. En résumé, on peut dire que les codes ont été déstructurants en ce qui concerne la culture, mais structurants pour la vie sociétale.”
L’ouvrage évoque les particularismes du christianisme d’Océanie, quels sont-ils à Tahiti ?
“Lesmissionnaires ont formé une génération de diacres autochtones, qui se sont approprié le christianisme à leur façon. Ils ont transformé le message. Ils l’ont coloré. Certains comme les Mamaia s’opposèrent aux missionnaires. Leur culte mêlait christianisme et croyances traditionnelles. Aujourd’hui encore, certains veulent croire autrement, intégrer des éléments des anciennes croyances à leurs pratiques. On a vu l’apparition de nouveaux prophètes, le cargo cult au Vanuatu, la naissance de mouvements millénaristes à Tahiti. Cela signifie qu’il existe un espace de créativité dans les croyances, qui permet ce syncrétisme. Les Chrétiens de Polynésie veulent participer pleinement à la religion, cette participation passe par le fait de relire la bible autrement, de louer le seigneur autrement, avec des chants écrits en tahitien, d’inspiration tahitienne. Il y a eu les églises mères, il y a aujourd’hui les églises filles.”
Peu importe où je trouve Dieu, j’irai là où il est le plus efficace
Qu’est-ce qui, dans la tradition polynésienne, explique et favorise aujourd’hui la perméabilité aux croyances diverses, parfois sectaires ?
“Les Polynésiens ont adopté le dieu Jehova face à l’inefficacité de leurs propres divinités contre les maladies, les fusils etc. Il y a eu un phénomène de substitution. Les Polynésiens étaient déjà dans un système d’adoration. Une culture de sacralisation. On ne faisait rien sans les divinités. Aujourd’hui de nouvelles religions s’implantent car il y a toujours ce fond originel, cettemalléabilité de l’esprit ou plutôt des croyances. La relation permanente à Dieu, sa proximité, est très ancrée. Ce lien très fort entre un Dieu qui te sauve, qui te pardonne, qui t’aide, est indéfectible. La question est de savoir comment la religion va évoluer. Les Polynésiens s’engageront-ils plus dans les religions historiques ou dans les sectes ? Car ils n’hésiteront pas s’ils trouvent mieux ailleurs, s’ils obtiennent des réponses à leurs questions… On peut résumer ce paradoxe ainsi : ‘Peut importe où je trouve Dieu, j’irai là où il est le plus efficace’.”
Propos recueillis par Khadidja Benouataf
ELLE L’A FAIT
- Vahi Sylvia Tuheiava Richaud est née le 5 novembre 1950 à Maupiti
- Elle est docteur en anthropologie et en linguistique
- Depuis 1993, elle enseigne le tahitien à l’UPF où elle est maître de conférences
- Elle collabore régulièrement à la revue Littera’maohi
- En 2009, elle publie Le tahitien de poche (Assimil), avec Louise Peltzer
LIVRE
Vu de loin, le christianisme d’Océanie paraît sans doute aussi exotique que marginal. Il occupe pourtant une place incontournable dans les sociétés océaniennes contemporaines. On note, depuis maintenant plus d’une décennie, un renouveau des recherches ethnographiques et de la réflexion sur les implications théoriques du changement religieux en Océanie. L’objectif de cet ouvrage collectif est d’en livrer un aperçu, de donner à voir la diversité du christianisme océanien et les nouvelles approches qui permettent à l’anthropologie d’en rendre compte. Anthropologie du christianisme, textes recueillis par Yannick Fer & Gwendoline Malogne-Fer, L’Harmattan.
- En vente à la librairie Klima







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Commentaires anonymes
31/08/2009 à 21h14
Bravo pour cet ouvrage en particulier venant d'une "scholar" îlienne, cela ne manquerait pas d'intérêt comment le christianisme est perçu par l'îlien. Quoique les recherches scientifiques se rejoigent dans leurs analyses, il y aurait un autre aspect du christianisme d'autrefois qu'il faudrait peut être analyser, c'est a dire, comment celui ci est vu, vécu et perçu par la nouvelle génération polynésienne d'aujourd'hui. Il ne faut pas oublier qu'il y aurait à notre époque, plusieurs formes de christianisme, européen, américain, asiatique, africain, océanien, etc. Ces formes de christianisme serait
à mon avis un thème qui ne manquerait pas de s'intéresser les scientifiques à ce sujet.
Cependant, une petite observation de ma part, le christianisme aurait apporté,à mon avis, à la fois "bienfaits et méfaits" a l'ensemble de la société océanienne préchrétienne et postchrétienne, renforcée le pouvoir des chefs et instaurer une autre forme d'elite religieuse qui se serait servi de ces codes de moralité pour controller et surveiller le comportement des fidèles en leur promettant la destinée éternelle. Le don des héritages fonciers au profit de cette nouvelle religion "importée" renforce la présence à perpétuité de celle ci sur ce sol conquis.
Il ne faut pas oublier l'intervention de la puissance impériale coloniale pour asseoir leur "religion" parmi les "indigènes îliens" avec toutes ces nouveautés et puissances et valeurs matérielles occidentales "cargo cult" auraient fait basculer les natifs à s'allier à cette nouvelle puissance à la fois religieuse et politique occidentale au détriment de leurs divinités locales!!!
L'ouvrage par notre expert ne manquerait pas d'intérêt parmi les locaux j'espère!