Publié le mardi 10 mars 2009 à 09H22
Dans un nouvel ouvrage à paraître, l’anthropologue Serge Tcherkézoff démystifie l’invention des régions et des “races” de l’Océanie par les navigateurs français, il y a 200 ans.
“L’exercice cartographique racial et culturel du début du XIXe siècle”

À quel mythe créé par l’Occident vous attaquez-vous ?
“C’est un exercice cartographique racial et culturel du début du XIXe siècle. Les navigateurs français ont divisé le Pacifique en plusieurs régions. Ces étiquettes sont restées collées à nos cartes, alors que seule la Polynésie a passé l’épreuve du temps. La Polynésie a une unité culturelle, alors que les autres aires, la Mélanésie et la Micronésie, inventées à l’époque pour une distinction de couleur de peau, n’ont aucune unité culturelle ou linguistique. La plupart des gens ne le savent pas et ce genre de cartes est passé dans tous les livres scolaires et universitaires, sans le commentaire racial qui les a fondées. Donc tout le monde croit que la Mélanésie a une réalité historique et culturelle, autant que la Polynésie.”
Qui a inventé ce concept de “race mélanésienne” ?
“Tout a commencé avec le mot “mélanien”, inventé en 1825 par Jean- Baptiste Bory de Saint-Vincent, un botaniste qui voulait se faire connaître en inventant plusieurs dizaines de “races”. Donc Bory de Saint-Vincent a trouvé des raisons de dire que les Noirs en Océanie n’étaient pas tout à fait les mêmes que les Noirs en Afrique. Pour leur donner un autre nom, il a pris la racine grecque melas et a inventé la “race mélanienne”. Ce Bory de Saint- Vincent a été oublié ensuite. Jules Dumont d’Urville a modifié ce mot pour donner “Mélanésie” afin d’harmoniser avec “Polynésie” qu’on connaissait déjà. On a gardé la carte de Dumont d’Urville et l’on a oublié l’exposé qu’il avait fait en la présentant en 1832, dans lequel il expliquait pourquoi il ne pensait qu’en terme de “races”.”
Ces cartes sont passées dans tous les livres scolaires sans leur commentaire racial
Comment est née la Micronésie ?
“C’est Domeny de Rienzi qui a proposé, juste avant Dumont d’Urville, cette distinction de l’actuelle Micronésie. Selon lui, les différents récits de voyage dans cette zone lui avaient semblé montrer que les gens des îles du nord ne suivaient pas la coutume du tabu, si importante chez les Polynésiens. Rienzi basait donc sa distinction sur des critères culturels, cette fois. Après ce Rienzi, Dumont d’Urville a dit : “Mon point de vue fondamental est qu’il y a deux “races” dans le Pacifique, une noire et une claire”. Et il a subdivisé la “race claire” en Polynésiens, Micronésiens et Malaisiens, puisqu’il y mettait aussi l’Asie du Sud-Est.”
Les Européens du XIXe siècle qui distinguaient les Noirs des clairs y voyaientils une connotation péjorative ?
“Immédiatement péjorative ! Mais ce n’est pas Dumont d’Urville qui l’a créée. Dès les premiers contacts, il y a toujours eu un commentaire négatif sur les gens que les Européens ont rencontrés en Australie, à Fidji, aux Salomon. Des commentaires sur leur physique ou leurs coutumes. Donc quand Dumont d’Urville en 1832 fait une longue liste de tous les défauts possibles que peuvent avoir les Mélanésiens, il n’invente plus grand chose. Cela fait déjà longtemps qu’on a cette idée que les peuples noirs sont toujours beaucoup plus primitifs, et les peuples clairs, plus récents et donc “supérieurs”. Les Espagnols ont eu dès le début des commentaires très valorisants sur le physique des Marquisiens qu’ils ont rencontrés.
Évoquez-vous le sentiment des populations dans votre livre ?
“En effet, j’explique à la fin que la critique historique des cartes et des appellations doit être séparée d’une autre discussion sur l’utilisation actuelle des mots. Par exemple, durant les mouvements anti-coloniaux des années 70 ou 80, des intellectuels en Papouasie- Nouvelle-Guinée ont lancé des slogans sur le Melanesian Way. Plus tard, le Melanesian Spearhead Group a soutenu d’emblée la lutte kanak et Jean-Marie Tjibaou qui a changé la graphie du mot “kanak” pour en faire un mot de fierté... Ce sont des gens qui utilisent le mot “mélanésien” sans connaître son histoire. Ce n’est évidemment pas à nous de dire de ne plus utiliser ce mot-là. Nous disons simplement : “Sachez l’histoire de ce mot !” Mais bien entendues les étiquettes peuvent être chargées d’un contenu nouveau.”
Propos recueillis par Benoît Buquet
IL L’A FAIT
- L’anthropologue Serge Tcherkézoff est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Il dirige aussi le Centre de recherches et de documentation sur l’Océanie (Credo).
- En 2004, il a publié Tahiti-1768 : jeunes filles en pleurs (Au Vent des îles). Il y démontait le mécanisme qui a conduit à la construction du mythe occidental, exagéré et déformé, de la liberté sexuelle à Tahiti.
- Serge Tcherkézoff est par ailleurs spécialiste des Samoa. Il a écrit Faa-Samoa, une identité polynésienne (économie, politique, sexualité).
BIENTÔT DISPONIBLE
Polynésie/Mélanésie : l’invention française des “races” et des régions de l’Océanie (XVIe- XXe siècles) de Serge Tcherkézoff est édité par les éditions Au Vent des îles, dans la collection culture océanienne. L’auteur, de passage à Tahiti à l’occasion du congrès des sciences du Pacifique la semaine dernière, a fait une matinée de dédicaces samedi dernier en compagnie de Bruno Saura. En fait, l’ouvrage n’est pas encore disponible dans les librairies du fenua. Il le sera vers la fin du mois de mars. Il est en vente pour l’instant sur Fnac.com et bientôt disponible sur Amazon.fr.
Benoît Buquet







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Commentaires anonymes
11/03/2009 à 08h13
Il n'y a qu'une race, la race humaine ...