Jean Paul FOREST

Publié le mercredi 26 août 2009 à 08H41

L’art est né il y a plus d’un million d’années, lorsque des hommes du paléolithique ont assemblé des galets, lorsqu’ils ont façonné leur premier biface, lorsqu’ils sont passés de la main qui saisit à la main qui caresse. Jean Paul Forest confronte son art des pierres cousues à celui qui a traversé les millénaires, dans une exposition intitulée “Une futile audace”, jusqu’en octobre au Musée National de la Préhistoire d’Eyzies-de Tayac.

L’art de réparer les pierres

Jusqu’à ce jour, Jean Paul Forest ignorait l’existence des chouquettes, ces formidables gourmandises aériennes et sucrées, traditionnellement servies lors des conférences de presse à la librairie du Vaima. “Tu es un ascète !”, lance Anne Marie Laroche, la maîtresse des lieux. Un ascète qui marche plus qu’il ne mange et dont l’héritage ici bas se veut éphémère. L’homme coud des pierres.

“J’ai été élevé à la campagne. On répare tout. On répare avec les moyens du bord. Quand le couvercle d’une marmite en fonte est cassé, on le coud. Il n’y a pas de soudure. On fait des trous, on passe un fil de fer, et on fait encore durer la marmite 50 ans”. La couture comme acte de réparation ou de liaison. Geste symbolique qui valide la relation. Geste répétitif, hypnotique. Gratuit.

L’atelier de Jean Paul Forest n’a ni murs ni frontières. Il y prend en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient, fidèle en cela à la définition de l’Artiste selon Francis Ponge, autre amoureux des galets. “Ça a commencé en 1996, à l’époque de la deuxième vague de transformation de la vallée de la Papenoo. Lorsqu’ils ont reconstruit une piste pour la deuxième centrale, qu’ils ont dynamité les falaises basaltiques. Face à cette invasion industrielle désordonnée, je me suis dit au diable les scrupules. Je m’autorise à laisser ma propre trace. J’interviens en milieu détruit. Je recouds des pierres qu’on a dynamitées. Je dis : cet endroit me plaît.”

Accepter d’être éphémère

L’art pariétal de Jean Paul Forest se fond dans la nature. Il ne nous est pas destiné. Il est au lieu, comme on est au monde. Ses pierres cousues, si elles vous apparaissent au détour d’une ballade, vous feront peut-être l’effet des Pierres de rêves si chères aux Chinois. Support à songeries, porteuses en leur âme minérale de la dynamique de l’univers, celle-là même que l’on retrouve dans le flux de la cascade, dans la course des nuages, dans le jaillissement du bambou.

Mais les pierres de Jean Paul Forest témoignent surtout de la vaine nécessité d’imprimer sa trace, d’affirmer son existence. Elles se tendent comme un miroir, reflet de la trouille ancestrale de l’Homme face à la virginité d’un paysage qui n’a pas besoin de lui. Et c’est notamment en cela que son travail intéresse l’archéologue Marcel Otte, qui relève : “Archéologiquement, l’espèce humaine se caractérise moins par l’acquisition de la bipèdie –les poules aussi marchent sur deux pattes– que par les traces produites par le refus de sa condition”. “On a le droit de laisser des traces sur la planète. Ce qui compte c’est la manière dont on le fait. L’environnement est produit par nous. La nature humaine fait partie de la nature. Un building en verre et en acier c’est aussi de la nature. Nous fabriquons de nouveauxmatériaux et nous les organisons, comme la mouche maçonne et fabrique de la colle pour bâtir son nid de terre. Rien de plus naturel que la transformation du monde. Ce qui compte c’est l’élégance que l’on met, dans ce que l’on fait, dans ce que l’on vit”, affirme l’artiste, qui, en créant, plante son drapeau intime. “Mais plus on laisse de traces, plus notre ‘petitesse’ est évidente”, s’empresse-t-il d’ajouter. Jean Paul Forest confie qu’il a de moins en moins envie d’intervenir dans la nature. Il a appris ce qu’il devait apprendre : “Accepter d’être éphémère”.

“Contrairement à l’opinion commune qui fait d’elle aux yeux des hommes un symbole de la durée et de l’impassibilité, l’on peut dire qu’en fait la pierre ne se reformant pas dans la nature, est en réalité la seule chose qui y meure constamment”, analysait Francis Ponge. Les pierres, comme les humains, n’ont pas fini de discuter du mystère des commencements et des fins.

Khadidja Benouataf

IL L’A FAIT

  • Jean Paul Forest vit et travaille à Tahiti depuis 1981 4En 1999, il expose “Stone Works II” au Musée Gauguin
  • En 2002, “L’impossible couture du temps” au Musée de Tahiti et des Îles
  • En 2006 “Réparations ?" au Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Liège
  • En 2007, il participe avec André Dettloff à la 52° Biennale de Venise, avec "le premier Pavillon Tahiti"

DÉDICACE

Jean Paul Forest dédicacera son ouvrage “Une futile audace”, coécrit avec Marcel Otte, docteur en histoire de l’art et en archéologie, samedi 29 août de 9 à 12 heures à la librairie du Vaima. Ce livre, publié par la Réunion des Musées Nationaux, est le catalogue de l’exposition “Une futile audace”, jusqu’au mois d’octobre 2009 au Musée National de Préhistoire. Mettant en scène les oeuvres de Forest in situ dans les spectaculaires collections permanentes, elle nous fait embraser en un seul regard une épopée gigantesque, celle de la rencontre de l’homme et de la pierre, de la préhistoire à nos jours.

Khadidja Benouataf
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