Publié le lundi 08 mars 2010 à 08H44
Derrière un titre a priori barbare, La transgression verbale en Océanie, se cache un sujet piquant sur l’art de l’insulte en tahitien et en nengone (langue de l’île de Maré en Nouvelle-Calédonie). Alexandre Juster a adapté son mémoire de maîtrise pour les éditions l’Harmattan. En décryptant les injures locales, l’auteur dresse le portrait d’une société.
Auteur de La transgression verbale en Océanie, ou comment s’insulte-t-on à Tahiti ?

Pourquoi un livre sur les insultes en tahitien et en nengone (langue de l’île de Maré en Nouvelle-Calédonie) ?
“Ce livre est issu de mon mémoire universitaire de maîtrise. J’ai choisi ce sujet car il n’avait jamais été traité, ce qui m’obligeait à partir sur un terrain inconnu et je voulais prouver que ce thème –qui peu paraître farfelu– est très sérieux. Quand on apprend une langue, une des premières questions est ‘comment dit-on je t’aime’ ou ‘connais-tu des insultes’. J’ai choisi les insultes. Elles permettent de décrire une société.”
Quels sont les points communs entre le tahitien et le nengone ?
“Ce sont deux langues austronésiennes à tradition orale, dont l’écriture a été proposée par les missionnaires. Par la langue, on organise le monde. Le nengone, comme le tahitien, sépare le monde en deux : le monde social, celui du vivant et de la culture : le ao en tahitien. Le monde des morts, de la nature et des tupapau (esprits) : le po. S’il y a très peu de mots en commun ou proches phonétiquement, la grammaire est relativement proche. Tout mot peut à la fois exprimer un verbe ou un nom. On trouve un singulier, un pluriel et un duel (nous deux, vous deux...). Il n’y a pas de temps dans la conjugaison, mais des particules qui modifient l’aspect de l’action en la situant dans le présent, le futur ou le passé. L’expression de la possession est également complexe, nous sommes dans des microsociétés insulaires avec des réseaux d’échanges très actifs et très denses. Il convient d’exprimer avec le plus de clarté et de force possible ce qui appartient à un tel ou un à autre. Enfin, ce sont des langues reconnues par l’Unesco comme étant en danger. Il en est malheureusement de même pour la plupart des langues océaniennes.”
“L’insulte est le reflet du contrat social passé aux îles de la Société” : que nous apprennent les insultes tahitiennes sur la société ?
“Insulter quelqu’un, c’est lui donner, pour un instant, un autre nom. Or le nom de la personne en Océanie et à Tahiti est le témoin de l’histoire de sa famille ou de son clan. En Océanie, et on le retrouve dans les orero, (l’art oratoire à Tahiti), chaque montagne, chaque vallée, chaque animal reçoit un nom dans les mythes créateurs. Retirer le nom à quelqu’un, c’est retirer son identité par rapport à son environnement, à son fenua et par rapport aux mythes.”
Quelles sont les insultes les plus courantes ici ?
“Il existe trois familles d’insultes. Soit on déshumanise l’être en le traitant d’animal, soit on s’attaque à son odeur, soit on le traite en le féminisant ou en l’insultant par rapport à sa soeur ou à sa compagne. Il y a une insulte, qui tombe peu à peu en désuétude qui est taetaevao, qui peut être traduite par rustre ou péquenaud. C’était autrefois utilisé à l’encontre des gens habitant la vallée, où nichent les tupapau. On retrouve dans cette insulte l’opposition nature/culture. Il n’est pas bon pour un homme de rester dans le monde naturel, il faut qu’il vive dans le monde civilisé. D’ailleurs, on évite encore de nos jours de s’aventurer dans le fond des vallées à la nuit tombée. Et si jamais on rencontre les esprits, le meilleur moyen de les faire fuir est encore de les insulter.”
L’insulte est là pour éviter la violence physique
Quelles sont les insultes les plus dures, les plus tabu ?
“L’insulte orale est libératrice. Le premier à avoir lancé une insulte plutôt qu’une pierre est à la naissance de la civilisation. L’insulte est là pour éviter la violence physique. Celui qui en vient aux mains est celui qui est à court d’insultes, d’arguments. Dans mon questionnaire en tahitien, à la question ‘quelles sont les cinq plus grosses insultes que vous connaissez ?’, titoi (branleur), ure (pénis) et taioro (sauce préparé à base de coco fermenté, comparé au smegma) sont revenus à chaque fois. Les insultes les plus dures sont, donc, celles liées au sexe, et notamment taioro !. Quand on dit cela à quelqu’un, on le traite de non circoncis. Ça s’adresse à l’heure actuelle souvent au popaa, car il n’est pas circoncis donc impur et sale. La circoncision, le teheraa, permettait au jeune garçon de rentrer dans le clan des initiés et ainsi de pénétrer dans le monde des hommes, en quittant celui de sa mère. Bien sûr, cette expression a un peu perdu son sens premier, mais on nie toujours le caractère viril de l’être, il reste dans le monde de l’impur, celui des femmes.”
HFD et DM (Agence de presse GHM)
IL L’A FAIT
- Alexandre Juster est né en 1981.
- Lors d’un voyage à Tahiti, il tombe amoureux de la langue tahitienne. À son retour à Paris, il s’inscrit à l’Inalco pour suivre des cours de reo tahiti. Son apprentissage dure trois ans.
- Après une licence d’histoire à l’université Paris I, il fait une maîtrise en langues et cultures régionales, option langues et cultures océaniennes.
- Aujourd’hui, il entreprend des recherches sur les anciennes règles de politesse et les gestes interdits en Océanie. Il écrit également un roman avec une amie qui se déroule sur une île du Pacifique Sud.
LIVRE
“Aux îles de la Société, comme dans le reste de l’Océanie, dire, c’est faire. La parole, le dire, en sont par conséquent lourdement chargés de sens. On ne parle pas pour ne rien dire, et ce précepte peut conduire à des comportements silencieux”, explique Alexandre Juster. Dans ce contexte, la transgression verbale prend une ampleur particulière.
Pour étudier le maniement des insultes en tahitien et en nengone, l’auteur ne disposait d’aucune source écrite, il a donc recueilli luimême ses informations, grâce à des questionnaires. Quelles sont les insultes les plus blessantes ? De quoi et de qui se moque-t-on ? Ses analyses lui ont permis de mettre à jour les valeurs profondes de la société et de dégager les comportements sociaux des locuteurs. Une intéressante synthèse, amusante et bien documentée.
La transgression verbale en Océanie, préface d’Emmanuel Tjibaou, Collection Lettres du Pacifique, 132 pages, éditions l’Harmattan






